Dépasser la Ve République

On a tendance à l’oublier, ou plutôt à ne jamais y penser, mais une constitution, bien qu’étant faite pour être durable n’a pas vocation à être immuable. Or voilà qu’en France, nous sommes sous la Ve République depuis 1958. Autant dire que la grande majorité d’entre nous n’a réellement connu qu’elle. Bien sûr, notre Constitution a évolué, récemment encore, notamment avec la mise en place du quinquennat. Néanmoins, je crois que globalement, notre Constitution est vieillissante, à l’origine de certains problèmes actuels fondamentaux et clairement inadaptée aux aspirations du XXIe siècle. Je vais tenter de m’en expliquer et d’aborder des axes à suivre pour moderniser ce qui est à la base du fonctionnement institutionnel de notre pays. Je ne suis pas constitutionnaliste et il ne s’agit pas de « rédiger » ce que pourrait être la constitution d’une VIe République mais d’envisager les grandes évolutions que je juge nécessaires pour aborder l’avenir du mieux possible.

La Ve, un régime semi-présidentiel

La Ve République a été construite pour le Général De Gaulle. En clair, elle fait du Président de la République un acteur incontournable et permanent  de la vie publique alors que durant la IIIe et IVe républiques, le Président avait un rôle avant tout honorifique, le leader de l’exécutif étant alors le Président du Conseil. Avec la Ve République, les choses changent de manière radicale : le Président de la République devient le chef réel de l’exécutif. Sa « légitimité » à jouer ce rôle sera renforcée en 1962 avec l’adoption de l’élection au suffrage universel direct du Président. Parmi ses pouvoirs les plus importants, on retrouve le fait de nommer et défaire le Premier Ministre, d’organiser des référendums et surtout de dissoudre l’Assemblée Nationale.

Ce point est essentiel car il justifie le fait que nous ne sommes pas dans un vrai régime présidentiel comme c’est le cas aux Etats-Unis, où les pouvoirs entre le législatif et l’exécutif sont clairement séparés. En France, avec la Ve République, c’est un peu bâtard en fait. Nous ne sommes ni dans un vrai régime parlementaire, ni dans un véritable régime présidentiel. Un régime parlementaire suppose une responsabilité de l’exécutif devant le législatif, ce qui semble être le cas en France puisque le Parlement peut voter une motion de censure entraînant la démission forcée du gouvernement. Toutefois, si le Premier Ministre et le gouvernement doivent rendre des comptes à la représentation nationale, ce n’est pas le cas du Président. D’ailleurs, ce dernier dissoudra certainement l’Assemblée Nationale en cas de motion de censure votée. Dans tous les cas, le Président conserve des prérogatives propres et une légitimité politique forte par son élection directe au suffrage universel.

Le quinquennat et l’hyper-président

Jusqu’à la réforme du Quinquennat, le pouvoir de dissolution de l’Assemblée Nationale a entraîné des périodes de cohabitation qui bien que semblant plaire aux Français (j’y reviendrai), ont créé une forme d’absurdité politique où le pouvoir exécutif se trouve partagé entre deux visions politiques différentes, ne facilitant pas tellement la lisibilité et renvoyant le Président à son rôle de garant de la Constitution, écarté des choix de politique générale, effaçant la légitimité acquise lors de l’élection avec en sus, un petit côté « désaveu permanent », le Président étant « condamné » à subir publiquement son propre échec par une impotence quasi-totale jusqu’aux prochaines élections. Avec le quinquennat, il serait surprenant qu’un Président précipite des élections anticipées en dissolvant l’Assemblée même si rien ne l’interdit. Aussi, et Nicolas Sarkozy en est un flagrant exemple, le quinquennat a fortement renforcé la position du Président et son rôle dans l’exécutif avec l’apparition du concept « d’hyper-présidence », de l’affaiblissement sensible du rôle du Premier Ministre et surtout, et c’est de loin l’aspect le plus regrettable, l’affirmation d’un parlement godillot, juste prompt à valider à la chaîne les lois proposées pour l’essentiel par le gouvernement. Le quinquennat a déséquilibré fortement le rapport de force exécutif/législatif au détriment du Parlement.

Plus haut, je disais que les Français semblaient plutôt favorables aux périodes de cohabitation (je ne retrouve pas une « lointaine » étude sur le sujet qu’il me semble avoir parcourue il y a quelques mois). Cela s’explique certainement par l’impression que la cohabitation donne sur un meilleur partage des pouvoirs. Parallèlement, la défiance envers le monde politique en général n’a jamais été si grande. Or, et comme je l’ai déjà répété dans deux articles, dont le premier de ce blog, la confiance est un élément essentiel à la bonne santé d’une société. Aussi, je pense qu’une des premières réformes institutionnelles à entreprendre pour augmenter le niveau de confiance des citoyens en leurs dirigeants politiques est de renforcer le pouvoir politique de ceux censés les représenter : les députés.

Une priorité : renforcer le rôle du Parlement

Pour renforcer le rôle des parlementaires, députés ET sénateurs, deux grands axes sont à envisager : l’affaiblissement du Président de la République et l’augmentation de la crédibilité et du taux d’implication des parlementaires. En fait, plus que l’affaiblissement, je militerais quasiment pour son effacement. En gros, je veux faire du Président français une sorte de Reine d’Angleterre : une institution aux pouvoirs très limités ayant avant tout un rôle symbolique représentant l’unité du pays, comme c’est le cas dans de nombreuses démocraties européennes. Pour commencer, il faudrait supprimer son élection au suffrage universel direct en la remplaçant par une élection indirecte passant par un vote dans les deux chambres (Assemblée Nationale et Sénat). De cette façon, la tête de l’exécutif serait donnée au Premier Ministre (comme dans toute l’Europe ou presque), chef réel du gouvernement et responsable devant l’Assemblée. La légitimité démocratique dans une démocratie représentative comme la nôtre doit être confiée avant tout à celles et ceux qui votent la loi et non à une personne seule, qui se présenterait comme l’homme ou la femme providentielle, personnalisant à outrance le pouvoir avec toutes les conséquences négatives que nous connaissons. Qu’on l’aime ou non, Nicolas Sarkozy polarise tellement l’attention médiatique que nous en sommes à un moment paradoxal où la couverture de la vie politique n’a jamais été si grande en terme de temps consacré et où la politique au sens strict du terme n’est quasiment jamais abordée.

Par ailleurs, qui connait son ou sa député-e ? Je ne parle pas spécifiquement de vous qui venez sur ce blog, vraisemblablement intéressés par la politique mais interrogez vos collègues, vos amis, votre famille ? Et sur nos 577 députés, combien sommes-nous capables de citer ? 10, 20, 40 ? Pour améliorer leur rôle et leur implication dans la vie politique, la première des choses serait de rappeler, de leur rappeler (!) que, bien qu’étant élus dans des circonscriptions, ce sont les représentants de la Nation toute entière. Trop souvent les députés eux-mêmes se prennent pour des élus locaux, même ceux n’ayant pas de double-casquette. J’en profiterais d’ailleurs pour fortement diminuer voire abolir la réserve parlementaire. Bien que n’étant pas farouchement opposé au cumul des mandats auquel on peut trouver des avantages réels, il faut quand même y mettre des limites en définissant un certain nombre de fonctions incompatibles avec le mandat de parlementaire (maire d’une ville de plus de 30 000 habitants, président d’une collectivité locale, …). Le don d’ubiquité étant assez rare, je ne pense pas que l’on puisse s’investir sérieusement dans deux mandats théoriquement chronophages.

Réviser le mode de scrutin législatif

Cela soulève aussi la question du type de scrutin. C’est un peu technique mais actuellement, pour les législatives, les députés sont élus au suffrage universel direct majoritaire uninominal à deux tours. Ouf ! « Suffrage universel direct », cela signifie que tout le monde en situation de voter participe au suffrage, majoritaire cela signifie, par opposition à « proportionnel », que le siège est accordé à celui qui a remporté la majorité des voix dans chaque circonscription. Ainsi, le résultat final ne reflète pas la répartition réelle des voix. Ceci explique pourquoi par exemple, le Front National n’a pas de représentant au Parlement contrairement au Parti Communiste, qui malgré un nombre de voix plus faible bénéficie d’accords électoraux avec le Parti Socialiste dans certaines circonscriptions. Ce scrutin majoritaire est rendu possible par l’aspect « uninominal » du scrutin, c’est-à-dire que l’on vote pour une personne et non pour une liste comme c’est le cas pour les élections municipales ou européennes.

Aussi, pour renforcer l’aspect « national » du député, je pense qu’il faudrait revenir à un scrutin plurinominal, c’est-à-dire par liste, et revenir sur l’aspect majoritaire du vote pour éviter le côté « confiscatoire », afin que chaque citoyen puisse se reconnaître dans son vote, quel qu’il soit et parce que je pense qu’il vaut mieux combattre les idées des extrêmes par la confrontation des idées et des projets que par des artifices politiciens. Cela suppose que les partis dits « républicains » et de « gouvernement » soient en mesure de leur opposer des argumentaires crédibles et solides…Ce choix de scrutin résoudrait la question du découpage électoral, des parachutages politiques et de nombre de cas de cumul des mandats tout en renforçant la portée nationale des députés.

Responsabiliser les députés

Pour autant, le changement de mode de scrutin ne va pas automatiquement rendre nos députés plus investis et impliqués dans le travail parlementaire. Un petit tour sur ce site permet de ce rendre compte qu’un certain nombre de députés (peut-être le ou la vôtre ?) ont une activité parlementaire faible pour ne pas dire inexistante. Alors bien sûr, le travail parlementaire ne peut pas se mesurer uniquement aux nombres de questions posées ou d’amendements déposés. Il faut prendre en compte le travail en commission, en mission, en groupe politique, … Toujours est-il que je pense qu’il faut définir un seuil de participation minimale en dessous duquel il faudrait appliquer des retenues sur l’indemnité parlementaire des élus, comme certains conseils locaux l’ont déjà mis en place. On pourrait penser aller jusqu’au concept « d’abandon de siège » après un certain temps d’inactivité notoire où le parlementaire perdrait son siège au profit de la première personne non-élue de sa liste aux dernières élections.

En plus d’éventuelles sanctions, il faut obliger  les parlementaires, d’une manière ou d’une autre, à rendre des comptes sur leurs travaux. Cela passe par des outils de transparence, des comptes-rendus de mandat réguliers, l’utilisation des nouvelles technologies et j’en passe. Chacun a le droit de savoir ce que produisent celles et ceux à qui il a donné mandat pour la gestion publique et politique de son pays. C’est la base de l’exercice de sa citoyenneté.

Vers une VIe République ?

Sans rentrer dans tous les détails (et parce que j’oublierais forcément des choses essentielles et que la tartine est déjà bien longue), à la question « faut-il en finir avec la Ve République ? », je réponds oui, sans hésitation. Bien sûr, passer à la VIe République ne se limite ni à changer de nom, ni simplement aux quelques points que je viens d’aborder. Je n’ai pas parlé du Sénat (que je souhaite non seulement conserver mais renforcer en prolongeant notamment la durée des mandats sénatoriaux !), du rappel des valeurs fondatrices et des principes inaliénables que doit embrasser notre Constitution, des questions d’ordre militaire, de sécurité nationale (eh oui, le fameux bouton rouge), du rôle du Conseil Constitutionnel, des bases de la séparation des pouvoirs, notamment entre l’exécutif et le judiciaire, des collectivités territoriales, … la liste serait longue. J’aurai vraisemblablement l’occasion de revenir sur ces sujets dans de prochains articles mais j’espère avec celui-ci, avoir posé quelques bases de réflexions sur notre Constitution tout en espérant que le projet d’une VIe République, plus moderne, plus démocratique et plus intégrée dans son siècle, soit dans le besace de quelques candidats pour 2012, même si j’en doute…

A suivre…

Logement mon amour

Se loger, c’est essentiel. Cela fait partie du package de base pour affronter la vie sérieusement. Son premier appart’, c’est le passage à l’âge adulte, la voie vers l’indépendance et l’autonomie. C’est aussi un pré-requis indispensable pour trouver un emploi, envisager de fonder une famille, bref, vivre… Mais les chiffres sont têtus et ne font que confirmer la sensation de la plupart des français : se loger coûte de plus en plus en cher. Trop cher. Le nombre de mal logés (voire de non-logés) ne fait qu’augmenter et le taux d’effort des ménages pour le logement atteint des sommets toujours plus hauts dépassant souvent les 35 voire les 40 % des revenus disponibles. Et si le problème n’est pas propre à la France, il y est particulièrement aigu. Aussi, il est nécessaire, après les constats qui s’imposent, d’envisager des pistes pour remédier à l’un des maux de ce début de siècle qui touche de surcroît, les jeunes plus que les autres.

Des chiffres, des constats

Bon, parmi mes « vices » se trouve un amour immodéré pour les statistiques. J’adore les tableaux et passerais volontiers mes nuits à compiler des données. J’aime ces suites de chiffres qui décrivent de manière froide notre monde, mon monde. Les statistiques permettent de confronter des impressions, des ressentis à des réalités anonymes. Et sur le logement, ce n’est pas ce qui manque. Commençons par le mal-logement. D’après la Fondation Abbé Pierre, il y aurait en France 100 000 SDF et plus de 10 millions de gens ayant des difficultés réelles à se loger dont 3,5 millions de très mal-logés ! Et plus de la moitié des Français a des « difficultés de confort de logement« .

Ces chiffres sont tellement éloquents que l’on pourrait s’en tenir là. Mais certains pourraient me dire que 10 millions de personnes ne représentent que 15 % de la population. Et c’est vrai. Mais alors, quelle est la situation des autres (dont finalement, j’ai la chance de faire partie, moi le nanti logé dans le parc privé du 3e arrondissement de Paris) ?

Prenons comme indicateur l’indice des prix des logements rapporté au revenu disponible des ménages :

On le voit, après une forte hausse dans les années 1950-60, les prix relatifs ont connu une longue période de stagnation jusqu’à la fin des années 1990. Cela ne veut pas dire que durant ce temps, les prix des logements n’ont pas augmenté mais que les revenus ont plus ou moins évolué de la même façon sur la même période. Mais depuis 1998, les prix s’enflamment véritablement. A Paris, en 10 ans les prix ont simplement doublé (!) tandis que durant ces mêmes 10 ans le revenu moyen lui, n’a augmenté que de 18 %.

Si Nicolas Sarkozy souhaite une France de propriétaires (j’y reviendrai plus tard), actuellement, seuls 56 % des Français sont propriétaires de leur logement. Alors intéressons-nous aux locataires et à l’évolution des loyers ces dernières années :

Bon, là encore, le diagnostique est sans appel. C’est de plus en plus cher et plutôt déconnecté de l’inflation. Que l’on soit propriétaire, locataire ou mal-logé, le coût du logement s’est fortement renchéri ces dernières années. Comme je le laissais entendre en introduction, les jeunes étant en moyenne bien moins fortunés que les moins jeunes, il est logique de constater que leur taux d’effort est plus élevé, rendant les conditions pour se lancer dans la vie beaucoup moins favorables :

Je ne m’étendrai pas davantage sur ces constats chiffrés, il fallait démontrer la véracité du sentiment d’aggravation des difficultés à se loger et de l’augmentation des prix, je crois que c’est fait. En 25 ans, les Français ont vu leurs dépenses liées au logement multipliées par 4,5 !

Mais que fait-on après avoir dit tout ça ?

Des causes pour concevoir des solutions

Une des traditionnelles causes avancées, notamment par les associations de défense du droit au logement, est le manque de logements disponibles. S’il paraît évident qu’une augmentation sensible de l’offre de logements disponibles devrait faire baisser mécaniquement les prix ou, à tout le moins, limiter la tendance haussière des prix, ce manque de logements est quand même à relativiser. Comme le démontre le graphique qui suit, le lien n’est pas évident entre prix des logements, croissance du parc de logements et croissance du nombre de ménages.

J’avoue que cet aspect m’a fait me poser quelques questions que je ne soupçonnais pas jusqu’alors. Une des explications qui peut-être, peut être (!) avancée est la diminution tendancielle du nombre d’occupants par logement. Nous sommes passés de 2,8 personnes/logement en 1978 à 2,3 en 2006. Mais par ailleurs, le nombre de mises en chantier atteignait des sommets avant la crise pour arriver à 430 000 en 2007. Mais il faut aussi considérer que 6,5 % des logements sont vacants en France et que près de 10 % sont des résidences secondaires et qu’il faudrait affiner l’analyse du nombre de mises en chantier en tenant compte de l’hétérogénéité des situations en fonction des régions. Le marché de l’immobilier est bien plus tendu en région parisienne qu’en Auvergne, or la répartition du nombre de constructions n’est pas corrélée aux tensions du marché.

Mais arrivons-en au point que je souhaite particulièrement mettre en avant par cet article : la concentration des patrimoines immobiliers et la « mercantilisation » extrème de l’immobilier. Je ne parlerai pas de la question du logement social qui pour moi (et je peux dire sans trop me vanter que je connais un peu le sujet et ses enjeux) est un paravent à la problématique plus globale du logement. La question n’est pas de savoir si nous devons tous vivre dans des logements sociaux mais comment peut-on faire pour tous se loger à un prix raisonnable. Le logement social n’est qu’une des solutions, solution qui n’est ni parfaite, ni dénuée d’effets pervers et qui surtout, ne correspond pas à la vision majoritaire du parcours résidentiel.

Revenons donc à la question de la concentration des patrimoines immobiliers et du mercantilisme immobilier. Je pourrais aborder la question plus générale de la concentration des patrimoines en général, mais j’en ai déjà un peu parlé ici et surtout, le droit de posséder des actions ou des lingots d’or ne peut décemment pas être mis sur le même plan que le droit au logement. A mes yeux, le principal obstacle au droit au logement réside dans une perception de plus en plus prégnante que nous portons sur le logement : la pierre est un investissement comme un autre.

A tire individuel, à travers l’acquisition de notre logement principal, nous souhaitons nous constituer un patrimoine dont la valeur ne ferait que se consolider. Se mélange à la fois le fait de ne pas dépenser de l’argent « à perte » à travers un loyer mais aussi l’idée de constituer un patrimoine pour la retraite et cédable à nos enfants. Nous sommes encouragés et nous nous encourageons mutuellement à bâtir un parcours résidentiel dont l’aboutissement est l’acquisition de notre logement. Cette vision est, à mon avis, potentiellement biaisée par une croyance : un marché immobilier infiniment haussier. En clair, nous n’hésitons pas à nous endetter sur 25 ou 30 ans pour acquérir notre logement car nous avons une confiance forte dans la solidité de notre « investissement ». Mais la récente crise des subprimes aux Etats-Unis a montré que cette confiance peut être fortement ébranlée et qu’un marché, même immobilier, peut se retourner violemment avec des conséquences tragiques. Car, contrairement à un investissement mobilier (actions par exemple), en cas de retournement du marché, en plus de vos économies vous risquez de perdre votre logement. De manière moins dramatique, le « léger » fléchissement du marché immobilier français l’an dernier à mis au jour des comportements spécifiques de la plupart d’entre-nous : une forte baisse des transactions immobilières qui ne peut pas s’expliquer uniquement par des difficultés économiques individuelles :

En un an, la baisse a été à la fois très rapide et très forte. Je vais me risquer à une explication : l’effet boule de neige. En quelques semaines, malgré la crise, on ne peut pas dire qu’en France l’activité économique, les revenus moyens des Français et le taux d’emploi aient chuté de 30 %. C’est pourtant ce qui arriva aux transactions immobilières. Mais, le fait d’entendre, de voir à la télévision, à la radio, sur Internet que nous étions « dans » la crise, de percevoir ce qui se passait de l’autre côté de l’Atlantique a vraisemblablement créé une crispation sur le marché français. Alors que la demande n’aurait dû que faiblement diminuer et surtout à un moment où les taux d’intérêts étaient historiquement bas (renforçant sensiblement la solvabilité des ménages), le nombre de transactions mais aussi les délais de mise sur le marché des biens immobiliers ont montré la position attentiste des vendeurs ET des acquéreurs : chacun espérant faire la meilleure affaire possible au meilleur moment. Bref, à la dimension de besoin qu’est censé représenter le logement s’est substituée la dimension d’investissement pour une partie très importante du marché. D’ailleurs, la vitesse à laquelle est reparti le nombre de transactions (et les prix !) dans l’autre sens montre que l’explication à trouver n’était pas dans la réalité économique de la crise mais dans sa perception psychologique et collective.

Néanmoins, faut-il pour autant modérer la volonté des Français à devenir propriétaires de leur logement ? Ne soyons pas extrémistes même si je maintiens que l’enjeu réel est que chacun puisse disposer d’un logement décent à un prix raisonnable, que cela passe par un loyer ou des mensualités d’emprunt, par un logement social ou non, … Mais ne perdons pas de vue que voir son logement comme un investissement a des conséquences sociales réelles en accroissant les aspects spéculatifs, mélangeant les termes « droit au logement », « besoin » et « rendement » dans un même domaine. Il est dans l’intérêt de certains que le marché soit toujours orienté à la hausse alors même que cela devient une problématique sociale forte pour d’autres, chaque « camp » ayant des intérêts inconciliables. Par ce type de comportement, nous encourageons une sorte de thésaurisation de l’immobilier.

Toutefois, l’impact des personnes cherchant à acquérir leur logement principal doit être relativisé. Un autre groupe de personnes me semble provoquer des conséquences économiques et symboliques beaucoup plus forte : les multi-propriétaires, toutes ces personnes possédant 1, 2, 3, 5, 10, 20, … maisons/immeubles/appartements en plus de leur logement, constituant ainsi des empires immobiliers plus ou moins grands. Je ne l’aborderai pas spécifiquement, mais mon propos pourrait aussi concerner l’immobilier d’entreprise et ces millions de m2 de bureaux vides servant de « trésor spéculatif« . Pour en revenir aux multi-propriétaires, ils sont 5 millions à posséder 14,3 millions de logements soit 9,3 millions de logements en plus des logements principaux. Parmi ces 9,3 millions de logements , il y a 5,3 millions de logements mis en location, 2,8 millions de résidences secondaires et tout de même 1,2 millions de logements vacants ! En France, 700 000 personnes possèdent au moins un logement vacant et 2,8 millions de logements ont fonction de « rente immobilière » pour une petite fraction de la population. Cette réalité de concentration des patrimoines immobiliers encourage très fortement l’aspect spéculatif et/ou de thésaurisation de l’immobilier en France, tendant à augmenter mécaniquement le prix des logements, à l’achat comme à la location. Pourquoi acheter un logement supplémentaire en plus de son logement principal et de son éventuelle résidence secondaire ? Pourquoi, lorsque l’on est déjà propriétaire de son confortable appartement parisien, acquérir des studios dans la capitale si ce n’est pour les louer et espérer en tirer de substantiels revenus ? Est-il légitime de spéculer sur l’immobilier alors qu’il y a des millions de mal-logés en France ? Doit-on pour autant limiter le droit de propriété ? Quelles pistes existe-t-il pour résoudre au mieux la problématique du logement à la lecture de tous ces constats ?

Le logement cher ne doit pas être une fatalité

A la question « pourquoi les prix augmentent ? », je répondrai de manière assez simpliste que c’est la loi de l’offre et de la demande. A ceci près que, comme je l’ai dit plus haut, en terme de logement, la demande n’est pas uniquement une question de besoin, auquel cas les logements vacants n’auraient pas de sens. Le caractère spéculatif du marché est essentiel à saisir pour comprendre comment le « corriger ».

Aussi, pour tuer dans l’oeuf l’aspect spéculatif, une des premières pistes qui vient à l’esprit est de parvenir à limiter le rendement et l’intérêt économique de l’immobilier. Une notion revient souvent, même au sein de l’actuel gouvernement : le plafonnement des loyers par la loi. Si de prime abord, l’idée parait séduisante, elle induit quand même quelques réserves. Dans les zones particulièrement tendues comme à Paris, ce plafonnement pourrait encourager un fort développement du marché noir de la location, le déficit entre offre et demande étant très fort. D’autre part, le plafonnement des loyers encouragerait certainement les propriétaires à laisser encore davantage de logements vacants, le revenu locatif, comme nous l’avons vu, n’étant pas la seule source de valorisation du bien.

Pour ma part, je suis favorable à une option fiscale pour freiner la fièvre spéculative. Le premier volet serait la mise à mal des niches fiscales liées à l’investissement locatif. Il faut en finir avec les aberrations crées par les dispositifs Robien ou Scellier par exemple, qui permettent à des gens en général plutôt aisés de bénéficier de défiscalisation avec des résultats sur la problématique du logement très discutables et un déficit de recettes fiscales important pour l’Etat. Ensuite, il faut absolument renforcer la taxation des logements vacants. Une taxe existe déjà dans les communes de plus de 200 000 habitants mais elle est facilement contournable et pas assez dissuasive même si elle intègre une progressivité en fonction de la durée depuis laquelle le logement est vacant. Il faut rendre cette taxe plus forte et surtout avoir une logique de zone à la place d’une logique de commune. Les logements vacants à Montreuil ont une incidence sur le marché parisien. De même que toutes les grandes villes n’ont pas une situation aussi tendue que la région parisienne. La taxation doit donc s’appuyer sur un zonage efficace. Au-delà des recettes fiscales, de l’incitation à remettre sur le marché (en location ou à la vente) une partie des 1,2 millions de logements vacants en France, la portée symbolique n’est pas à oublier. Comment justifier l’existence de tant de logements vacants ?

Dernier volet : les logements mis en location. Afin de limiter la concentration des patrimoines et pour détendre le marché, je suggère une fiscalité ambitieuse sur les logements mis en location. Il faut rendre prohibitif le fait de posséder une multitude de biens pour générer de fortes rentes immobilières. Aussi, les taux d’imposition devraient être fonction du nombre de biens possédés. A titre d’exemple (je donne des chiffres pour illustrer, ils ne sont fondés sur aucune réalité particulière), on pourrait imaginer taxer à hauteur de 10 % de la valeur locative réelle du bien pour le premier logement possédé en plus de sa résidence principale (et éventuellement la résidence secondaire, c’est à discuter), 20 % pour le deuxième, 30 % pour le troisième et ainsi de suite. L’idée est de rendre inintéressant financièrement le fait d’acquérir des biens pour les louer tout en espérant une forte plus-value en cas de revente. Aussi, il faudrait moduler la fiscalité (durant l’usage et au moment de la vente) pour qu’au final, le taux de rendement financier du bien n’excède pas le taux d’inflation moyen de la période de possession du logement.

Mais comment faire pour que le prix de cette taxe ne soit pas répercutée sur les loyers et ainsi créer un effet pervers pour le dispositif ? J’ai parlé de taxe proportionnelle à la valeur locative réelle. En clair, la taxe serait fonction du montant des loyers perçus. On pourrait même envisager un dispositif incitatif en réduisant le taux de cette nouvelle taxation en fonction du niveau de loyer appliqué en allant jusqu’à l’exonération de cette taxe pour les logements loués au niveau des loyers de logements sociaux financés en PLUS. Dans tous les cas, le dispositif ne doit pas coûter un euro à l’Etat et ne doit pas réduire les recettes fiscales d’un euro non plus par rapport à la situation actuelle, mais il pourrait même rapporter de substantielles nouvelles recettes. Autre impact positif que devrait amener cette nouvelle taxation : la remise en vente de beaucoup de logements actuellement en location, augmentant alors l’offre disponible de sorte à, au mieux réduire la hausse des prix, voire les faire diminuer dans de nombreuses zones, rendant possible l’accession à la propriété pour de nouveaux ménages.

Sans remettre en question le droit de propriété, une fiscalité intelligente pourrait permettre de limiter le fait de considérer l’immobilier comme un investissement quelconque. Cela réjouira certainement les intermédiaires en assurances-vies, placements obligataires, … qui récupéreraient les liquidités initialement investies dans l’immobilier pour au final, rendre le logement accessible au plus grand nombre pour qu’il soit considéré avant tout chose comme un besoin nécessaire, comme un droit inaliénable.

Là encore, tout cela n’est qu’une réflexion d’un « petit jeune » face à son ordinateur sur un sujet dont la complexité ne saurait être résumée dans ces quelques lignes. Mais il est important d’avoir à l’esprit qu’il n’y a de fatalité en rien, que nulle chose n’est à jamais définitive et qu’il tient à nous tous, individuellement et collectivement, de rester ambitieux, pour soi-même et pour la société dans laquelle on vit, pour surmonter les défis qui nous font face et construire un avenir dans lequel nous nous reconnaissons. L’Histoire n’est jamais écrite à l’avance. L’Histoire ce sont les hommes et les femmes qui l’écrivent chaque jour, par leurs choix ou par leurs renoncements. Il est nécessaire d’établir des priorités et de considérer que toutes les choses ne sont pas égales entre elles. Si nous considérons collectivement que le droit de disposer d’un logement décent prime sur celui de spéculer, il faut alors établir et mettre en oeuvre les dispositifs permettant de faire vivre cette primauté du droit au logement. Il en va de notre société, il en va de notre idée de la justice, il en va de notre idée du progrès.

A suivre…

Reproduction sociale : déterminisme, inégalité, fiscalité

Ca m’a pris du temps mais désormais, j’aime me qualifier de libéral. J’aime la provocation que ce terme suggère, d’autant que je revendique mon appartenance à la « gauche ». J’ai un article sur le feu intitulé « Moi, libéral ? » que je vous soumettrai prochainement mais pour faire simple, mon libéralisme se tient dans la promesse qu’il suggère : l’émancipation des individus. Mais pourquoi vous parle-je de cela alors que le présent billet est censé parler de « reproduction sociale » ? Parce qu’aussi surprenant que cela puisse paraître, être libéral peut amener à soutenir des propositions qui s’apparentent à du néo-marxisme. Je vais m’en expliquer.

Tous partis confondus ou presque, nos femmes et hommes politiques sont tous d’accord sur un constat : l’ascenseur social est en panne dans notre pays. Derrière cette expression toute faite se cache notre incapacité à assurer une forme de réussite pour chacun et une équité dans les chances de réussir. La sensation de « panne » est renforcée par un fort sentiment générationnel : nous sommes la première génération à devoir vivre dans l’idée de « limiter la casse », à ne pouvoir au mieux, qu’espérer avoir un niveau de vie relatif similaire à celui de nos parents. Mettre cet état de fait sur le seul dos de la « crise » serait une grossière erreur. Je le dis souvent et le répéterai encore mais la fin de la récré a déjà sonné depuis longtemps. La génération de mes parents (les fameux baby-boomers) a mangé tout notre pain blanc, faisant de nous des baby-loosers. A eux les fruits de la croissance de l’après-guerre, de la société de consommation, de l’amélioration des conditions de vie. A nous les enjeux environnementaux, la dette publique et la déprime collective. La mondialisation n’arrange pas notre pessimisme qui nous condamne à penser que notre « modèle » est en déclin.

Si je reste persuadé que tout n’est pas aussi noir et qu’il nous reste encore, heureusement, des raisons d’espérer et de construire un avenir progressiste, il ne faut pas non plus nier que les raisons d’être optimiste, en terme de générations, n’ont rarement été aussi faibles que maintenant. Dans ce climat économique, social et sociétal pesant, les échecs et écueils de notre Etat sont encore plus criants. Aussi, la question de « l’ascenseur social » est cruciale car lorsque la situation économique se durcit, il semble plus que jamais qu’il vaut mieux être « bien né » pour réussir. Quand je dis « bien né », cela recouvre plusieurs types de réalités.

Une réalité économique tout d’abord. C’est un truisme que de dire qu’il est plus facile de réussir en étant fille ou fils de milliardaires que de smicards. Naître dans une famille aisée (pas nécessairement milliardaire, mais aisée) augmente mécaniquement le nombre d’opportunités de réussite : réseaux, études financées, recours aux écoles privées et/ou aux cours particuliers, … L’école de la République a notamment pour mission de limiter l’impact du milieu social dans lequel nous naissons en travaillant sur l’égalité des chances. Force est de constater qu’elle y parvient de moins en moins. Exemple criant : le manque de diversité sociale parmi les élèves des grandes écoles. Les statistiques sont cruelles et montrent à quel point la catégorie socioprofessionnelle des parents influe sur les résultats scolaires :

Cette situation inégalitaire au début de la sixième ne fait que se renforcer jusqu’à la fin des études. On a coutume de dire que les enfants de profs deviennent profs, les enfants de médecins, médecins, les enfants d’énarques, énarques, … Si l’on peut expliquer une partie de la reproduction sociale par l’aspect culturel (on s’oriente plus facilement vers ce que l’on connaît), il n’en reste pas moins un fort déterminisme social qu’un pays progressiste tel que se veut être la France ne peut accepter.

Au-delà des prégnants aspects socio-économiques se surajoute de plus en plus une dimension géographique. L’endroit de France où vous naissez impacte de plus en plus fortement vos chances de réussite. L’échec des ZEP et de la carte scolaire actuelle ne fait que renforcer le sentiment de ghettoïsation d’une partie grandissante de la jeunesse. Et ce ne sont pas les quelques sparadraps de type conventions ZEP à Sciences-Po qui résoudront l’immense chantier républicain qu’est l’égalité des chances.  En plus du caractère géographique, il existe également d’autres facteurs discriminants dans la capacité à réussir : l’origine ethnique, la consonance du nom, la couleur de la peau, le référentiel culturel… On ne peut que déplorer et se scandaliser qu’un jeune ayant réussi à surpasser les handicaps liés à la catégorie socio-professionnelle de ses parents, de son quartier d’origine, … ayant obtenu les diplômes classiquement requis pour accéder à tel ou tel type de poste se voit encore frontalement discriminé dans sa recherche d’emploi, elle-même handicapée par la discrimination au logement, j’en passe et des meilleures. L’égalité des chances s’apparente plus que jamais à un voeu pieu pour de plus en plus de jeunes.

Dans un sens comme dans l’autre, ces déterminismes sont souvent cumulatifs rendant les passerelles ou le passage par les escaliers plutôt que par l’ascenseur en panne, rares et amenant les médias comme les politiques à communiquer par des contre-exemples de réussite pour justifier que tout ne va pas si mal. Les taux de chômage dans les quartiers dits « difficiles » (le mot en lui-même est signifiant) est une réponse aux optimistes de circonstance. Sans être fataliste, il est temps de prendre la mesure des enjeux.

L’école est centrale sur ce sujet. Mais si elle est une composante essentielle des solutions à trouver, elle n’est ni responsable de tout, ni en mesure de répondre à tout. Quand bien même l’école primaire et secondaire parvenait à la perfection en terme d’égalité des chances, gommant les disparités liées à l’origine sociale, géographique et culturelle, elle ne résoudrait pas la question de la professionnalisation et de l’entrée dans la vie active, moment où se mesure de manière encore plus violente l’inégalité des chances. Les bourses universitaires sont insuffisantes pour se consacrer exclusivement aux études. Les droits d’inscriptions dans les grandes écoles sont prohibitifs même si certaines font des efforts pour moduler les tarifs d’entrée. Par-delà l’aspect financier, il existe une véritable barrière psychologique qui éloigne un grand nombre d’élèves ne se sentant pas « légitimes » pour postuler à ces grandes écoles. Cette barrière peut s’expliquer pour des raisons de référentiels culturels (la profession des parents notamment) mais aussi pour des raisons de « sécurité économique ». Il est bien plus facile d’entreprendre un parcours d’études longues si l’on sait que ses parents peuvent aider le cas échéant. La nécessité d’autonomie financière modifie le rapport aux études et à l’emploi.

On pourrait envisager de résoudre ces problématiques en renforçant fortement le système de bourses, en favorisant des dynamiques de discrimination positive et en recomposant une carte scolaire efficace. Toutes ces pistes iraient vraisemblablement dans le bon sens. Mais soyons réalistes, avec près de 2000 milliards d’euros de dette publique à supporter (soit 8 ans de recettes fiscales !) et qui ne cesse de croître, il semble difficile de croire en la mise en place de politiques devant changer en profondeur notre système, forcément coûteuses. Car en dehors des bourses, se posent les questions d’équipements publics, culturels, d’urbanisme, de transport, … Le gouvernement actuel a été dans l’incapacité de mettre en place son plan « Espoir Banlieues » et il y a peu de raisons d’être plus optimiste quelque soit le prochain gouvernement tant les contraintes budgétaires seront fortes.

Aussi, il est temps d’envisager de lutter de manière un peu plus radicale contre le déterminisme social. Une des pistes les plus crédibles à explorer selon moi concerne la fiscalité liée aux successions. Quand on me parle de reproduction sociale, je pense immédiatement à la question des héritages. Qu’y a t-il de plus inégalitaire que la transmission patrimoniale ? Qui choisit ses parents et leur niveau socio-économique ? N’est-ce pas profondément injuste que de voir se reproduire des élites (au sens large) du simple fait que certain(e)s sont en mesure d’hériter d’un patrimoine important lors du décès des parents ? Vous voyez poindre mon côté « néo-marxiste » pour défendre une position très libérale qu’est l’égalité des chances ?

D’autant que la fonction économique de l’héritage évolue avec le temps par l’allongement de la durée de la vie. Si la génération de nos grands-parents, voire de nos parents héritait vers 40 ans, il est désormais monnaie courante d’hériter une fois la retraite arrivée, alors que la constitution de son propre capital financier et/ou économique est déjà faite, où le besoin de liquidités est le plus faible. Je suis d’ailleurs très étonné de la position plus que timorée des partis de gauche et même d’extrême gauche sur la question des successions alors que l’héritage est la première des causes d’inégalité en France et ce n’est pas les dispositions mises en place par Nicolas Sarkozy en 2005 qui vont dans le sens de la limitation de l’impact inégalitaire des transmissions patrimoniales.

Aujourd’hui, si vous avez la chance de faire partie des plus fortunés, en cas de succession, votre patrimoine sera taxé au maximum à 40 %. Je pense qu’il faudrait monter ce taux à 75 ou 80 % et l’appliquer pour tout le monde après un abattement de 10 000 euros par exemple et aller jusqu’à 95 % ou plus pour les grandes fortunes. Il est évident que cette forte taxation (qui pourrait s’apparenter à la croisade américaine de Warren Buffett et Bill Gates auprès des milliardaires) doit être consacrée à une meilleure redistribution pour financer des mesures allant vers davantage d’équité. Le fruit de l’impôt sur les successions pourrait être entièrement consacré à la mise en place d’une bourse d’autonomie pour chaque jeune arrivé à la majorité. Cette allocation pourrait être de 50, 70 ou 100 000 euros (il faut trouver le montant correspondant au point d’équilibre fiscal). Elle serait versée en une fois ou sous forme de rente à tous les jeunes âgés de 18 ans, quelque soit leur origine sociale. Elle permettrait de responsabiliser chaque jeune majeur et lui permettre de financer ses choix pour sa réussite : études, création d’entreprise, apport immobilier, … Cette allocation ne gommera pas toutes les inégalités sociales mais devrait permettre à tous d’envisager sa propre réussite plus sereinement et réduire l’effet « plafond de verre » qui bloque la mobilité sociale. A chacun de faire les bons choix et d’en assumer les conséquences : il est possible de payer plusieurs années d’études ou d’acheter une Porsche. Mais chacun retrouve un potentiel qui n’existe pas ou trop peu aujourd’hui.

Afin de financer l’ensemble (si l’on prend la somme de 70 000 euros par exemple, cela représenterait 56 milliards d’euros à trouver chaque année), outre la taxation très élevée des successions, cette allocation devrait se substituer à d’autres aides existantes. Il faut également considérer que la majeure partie de ces 56 milliards retournerait rapidement dans l’économie avec son lot de TVA et autres contributions sociales et fiscales. Cette allocation doit aussi améliorer l’insertion professionnelle (par de meilleures formations notamment) et la création d’activités, augmentant mécaniquement les recettes des régimes sociaux et diminuant les dépenses en terme de chômage par exemple. Il s’agit de changer complètement de paradigme en terme de redistribution sociale et de réussite « républicaine » en donnant un nouvel élan basé sur la réussite de chacun permise par une société plus redistributrice et plus juste, allant à l’encontre du déterminisme social. Chacun a le droit d’espérer. Chacun doit pouvoir espérer. Mon idéal républicain essaie de se traduire dans cette volonté d’équité et d’émancipation individuelle.

Bien sûr, tout cela doit être approfondi. Tous les aspects doivent être mesurés, anticipés. J’ai également conscience que l’idée de taxer très fortement les successions peut en déstabiliser plus d’un. Mais avouez qu’il est difficile de légitimer la reproduction sociale par l’héritage tout en défendant l’égalité des chances et dénonçant les injustices de notre société. J’entends les parents qui veulent « laisser quelque chose à leurs enfants ». Mais pensez que vos enfants auront plus de 60 ans quand vous mourrez ! Et que doit-on dire aux enfants du voisin qui n’a rien et qui n’auront rien ? Qu’ils sont condamnés à se battre dix fois plus et à compter sur la chance pour réussir ? Est-ce là notre idéal de société ? Il ne s’agit pas d’envisager une société communiste (loin de moi cette idée !) mais de créer les conditions de réussite pour le plus grand nombre et de tenter de sortir de notre sinistrose qui, à mon humble avis, n’est pas prête de s’arrêter si nous ne traitons pas les choses en profondeur. Et pour les plus inquiets, la valeur d’un héritage devrait être plus souvent faite de biens sentimentaux (objets, photos, …) que d’argent et de biens immobiliers… Et ça limiterait d’autant les conflits familiaux.

Tout ceci n’est qu’un blog et le travail à fournir autour de cette question serait immense pour le jeune homme que je suis et pour lequel ce n’est pas le métier (mais je ne désespère pas ^^). Mais j’entends beaucoup parler de fiscalité comme enjeu majeur pour les échéances électorales de 2012. Malheureusement, tout ce que je lis sur le sujet jusqu’à présent ne me rend guère confiant. Soit le contenu est d’une pauvreté abyssale, soit les propositions intéressantes (citons les travaux de la commission Attali ou ceux de la fondation Terra Nova), ne seront à mon avis, pas portées par les candidats à la présidentielle pour des raisons démagogiques et électoralistes. La situation de nos comptes publics n’est pas compatible avec les promesses classiques des campagnes électorales et à défaut de promettre l’impossible, les candidats se contenteront probablement de ne pas trop évoquer la question. Espérons que je me trompe…

A suivre …

Rêve(s) d’Europe

Ah l’Europe ! Dans ma jeunesse (je passe en mode vieux con de 24 ans), l’Europe était mon idéal. Un idéal bien vivant, prometteur, excitant. J’étais même persuadé que j’embrasserais une carrière à l’accent européen. J’aimais l’histoire de sa construction, ses fondements pacificateurs, ses réussites sociales et économiques. J’aimais ses promesses. J’aimais son potentiel et par dessus tout j’aimais son ancrage réaliste dans notre temps. En clair, au regard des enjeux globaux, de la mondialisation des échanges économiques et de nos idéaux humains (à défaut d’être véritablement humanistes), je trouvais que l’Europe, que l’Union Européenne était la bonne voie à suivre, avec la bonne échelle géopolitique et le bon timing.

J’aimais tout ça et je pensais que cela ne finirait jamais. Et puis, il y a eu 2005, le référendum sur le Traité Constitutionnel. Ce 29 mai 2005  (je me souviendrai de cette date toute ma vie, comme d’autres se souviennent du 10 mai 1981 ou du 21 avril 2002), ce en quoi je croyais est « parti en sucette ». Tout a dérapé en un jour, en un vote. Je me suis senti trahi, trahi à plusieurs niveaux. Par mon peuple et pire encore par les miens, les socialistes, ceux avec qui je pensais partager les mêmes idéaux, le même sens de l’Histoire et (même si je n’y croyais peut-être pas tant que ça), le même besoin de réalisme. Ceux qui avait alors majoritairement voté pour le « Oui » au sein du Parti Socialiste ont révélé leur hypocrisie collective en votant majoritairement pour le « Non » le jour du référendum. Mon rêve européen s’en est trouvé brisé. J’ai déchiré ma carte le lendemain.

B comme …

Je me rappelle ces appels au « Non » accompagnés d’une promesse d’un fameux « Plan B ». Finalement, il fallait comprendre « B » comme « Bordel ». Le « Plan Bordel ». Que pouvions-nous espérer d’une coalition de contestataires, aux raisons multiples et diverses d’être contre le Traité Constitutionnel si ce n’est le « bordel » institutionnel et européen qui suivit ? Quels points communs avaient les visions d’Europe de Jean-Marie Le Pen, Philippe De Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon, Marie-Georges Buffet, Olivier Besancenot et Arlette Laguiller ? Je ne suis déjà pas un grand fan de l’idée référendaire tant elle pousse au populisme de par son aspect binaire : Pour ou Contre. Comme si l’Europe pouvait se prévaloir de décisions aussi simplistes que le tout ou rien. Mais en 2005, en plus du populisme, la promesse d’un « Plan B » y a ajouté le foutage de gueule version grand-format.

Je suis dur et amer dans le constat. Désabusé en fait. 5 ans après, l’Europe n’est pas au mieux de sa forme. Il aura fallu passer par le traité de Lisbonne pour tenter de sauver ce qui restait à sauver de notre avenir institutionnel commun. Je me permets de préciser que je n’étais pas un illuminé trouvant le Traité Constitutionnel de 2005 parfait. Bien sûr qu’il comportait nombre d’écueils et que de mon point de vue, il aurait pu être amélioré. Mais quelle entreprise tout de même. Tenter de réunir 400 millions de personnes autour d’un projet institutionnel pouvait presque s’apparenter à une cause perdue d’avance tant chaque pays y avait des attentes différentes. Et pourtant, ça n’est pas passé loin. Et alors que nous avions d’ores et déjà du mal à nous entendre à 15, de surcroît sans mécanismes institutionnels satisfaisants, nous (les Français) avons refusé d’améliorer les outils. L’élargissement à 27 pays, sans « constitution », a fini d’anéantir mes derniers espoirs d’Europe politique.

Dès lors, il ne faut pas s’étonner de la situation actuelle : sauvetage grec in extremis, Allemagne traînant les pieds, noms d’oiseaux et échanges stériles et puérils entre Paris et Bruxelles, montée de l’extrême droite un peu partout en Europe, replis régionalistes en Espagne, Belgique, Italie, niveaux de participations aux élections européennes extrêmement faibles, même parmi les derniers entrants, inexistence médiatique et politique de Van Rompuy et d’Ashton (vous ne savez pas qui ils sont ?), j’en passe et des meilleures. Quand je vous dis que mon rêve a pris du plomb dans l’aile… Je reste intimement persuadé que sans être facile, la situation actuelle ne serait pas aussi navrante si le Traité de 2005 avait été adopté, si nous n’avions pas mis, par notre vote, fin à plus de 50 ans de construction européenne où nous pouvions encore avoir l’illusion d’être dans la continuité du mouvement initial. Nous avons cassé notre jouet. Mais nous ne pouvons pas refaire l’Histoire.

Et maintenant ?

Malgré tout ça, je ne me refais pas. Je reste un fieffé optimiste. Plein de doutes, de déceptions, d’inquiétudes mais optimiste quand même. Les raisons pour lesquelles je pensais l’Europe comme la voie à suivre n’ont pas disparues. Bien au contraire. L’évolution du monde et ma propre vision du futur me convainquent jour après jour de l’impérieuse nécessité d’Europe. Il y a 5 ans, nous nous sommes mis une belle balle dans le pied mais même en boitant, nous devons continuer. Néanmoins, il nous faut être réalistes. Réalistes sur nos attentes, nos objectifs, notre rôle et surtout réalistes sur notre capacité à rassembler l’ensemble des 27 sur un projet commun. En fait, je ne crois pas que nous serons capables, dans les prochaines années, d’envisager une véritable Europe politique (que j’appelle de mes voeux) à 27. Il faut revoir l’échelle d’action.

Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion d’assister à une conférence de Jacques Delors sur la crise et l’Europe. Bon, j’avoue ne pas avoir été « transcendé » par le propos et l’analyse que j’ai trouvés d’une certainement manière pessimistes par défaut d’enthousiasme. En même temps, je le comprends Jacques Delors. J’ai moi-même de grandes difficultés à trouver des ressorts enthousiasmants sur la question européenne. Il en est néanmoins ressorti une idée que je partage volontiers : il faut créer l’Europe politique autour d’un groupe de pays resserré. Delors propose de construire autour de l’Union Economique et Monétaire : la zone Euro. A mes yeux, ce n’est pas la bonne échelle. L’euro, ce n’est pas seulement l’Allemagne ou la France, c’est aussi la Slovénie, le Portugal, la Grèce (!) et demain (en 2011) l’Estonie. Soit 17 pays et 325 millions d’habitants. Bref, ça ne changerait pas grand chose à la situation actuelle d’autant plus que la crise et le cas grec en particulier, ont révélés que l’Union Monétaire n’avait pas entrainé la nécessaire harmonisation des politiques économiques et fiscales des états membres, condition indispensable à l’émergence d’un vrai bloc politique, stable, solide et homogène économiquement.

Ce que je souhaite, c’est l’acceptation de plusieurs niveaux d’Europe, au moins 3. Le premier, c’est l’Union Européenne actuelle et l’idée de la paix par les échanges commerciaux et par le marché commun. L’objectif premier serait de niveler par le haut, les niveaux de vie des populations concernées. Il faut l’étendre au maximum tant le rapport coûts/bénéfices est profitable pour tous. Alors oui à la Turquie, à l’Ukraine, à l’Albanie et pourquoi pas au Maroc. Ce niveau devrait s’accompagner d’une forme de « protectionnisme » européen sur des critères sociaux et environnementaux. L’Europe doit rester une zone de progrès et ne doit pas succomber trop facilement au nivellement mondial par le bas vers lequel semble nous emmener le manque de régulation.

Le deuxième niveau serait celui de la zone euro actuelle. Une monnaie commune en contrepartie de critères fiscaux, de stabilité économique et de fondements structurels satisfaisants. En gros, les conditions du Pacte de Stabilité et de Croissance. La zone euro a vocation à accueillir les pays de l’UE volontaires et capables de démontrer leurs capacités à satisfaire aux exigences requises. Le cas grec ne doit pas se reproduire. Les déclarations ne suffisent pas, une monnaie commune doit impliquer un certain contrôle supranational. Comme le dit Jacques Delors, l’Europe c’est accepter de renoncer à une partie de notre souveraineté nationale pour un intérêt plus général. Il y a un nécessaire besoin de solidarité, avec tout ce que cela implique, entre les pays membres.

Troisième niveau, et ce serait ça la nouveauté, la constitution d’un bloc européen politique. Les pays concernés seraient à définir mais je considère que le couple franco-allemand doit en être la colonne vertébrale. Pour y parvenir, les pays devront renoncer à une part encore plus grande de leur souveraineté propre. Cela demandera de l’honnêteté, du courage (?), de la pédagogie de la part des responsables politiques et de la raisonnabilité, une grande capacité d’écoute et de compréhension de la part des populations concernées. Il s’agirait d’avoir une véritable politique étrangère commune et des objectifs intérieurs communs sur le principe du « on est plus fort ensemble que chacun dans son coin », moteur important de l’histoire de la construction européenne. Finalement, il ne s’agit en rien de « bouleverser » la construction européenne mais de « prolonger » et de faire vivre les fondements du projet initial. Si « rupture » il doit y avoir, c’est avec le populisme tendance nationaliste où le coq aime à s’essuyer les pieds sur les étoiles du drapeau européen et où la Brabançonne se chamaille un peu trop fort avec l’Hymne à la Joie. Une mutualisation de nos investissements en recherche et développement, des politiques communes dans les domaines militaire, de l’énergie, une politique économique et fiscale commune nous permettraient certainement de faire face de bien meilleure manière aux enjeux du XXIe siècle, en constituant une véritable puissance européenne, capable de faire entendre une unique mais solide voix.

Je voulais faire court et je suis déjà bien long, je ne rentrerai donc pas dans les détails de cette Europe politique que je souhaite ardemment (j’y reviendrai certainement dans un prochain article), mais je voulais exprimer mon ou mes rêves d’Europe, mes états d’âme sur le sujet et peut-être réussir à (me) convaincre que tout n’est pas perdu et qu’il est nécessaire de rester ambitieux, tout en étant pragmatique, en ce qui concerne la construction européenne, porteuse de si belles valeurs et de modernité pour envisager un avenir progressiste. D’un article à l’autre, je me répète mais ne succombons pas au poujadisme, au nationalisme et à notre propre populisme. Voyons plus grand. Voyons plus loin. Ne soyons pas de bêtes conservateurs mais des progressistes acharnés. Seule l’Europe peut nous permettre d’assouvir nos ambitions collectives à long terme alors sachons lui donner suffisamment de corps et d’âme pour y parvenir.

A suivre…

La démocratie locale ou l’art de rendre les devoirs obligatoires

Bon, après deux premiers articles davantage axés sur des grands principes que sur des pistes concrètes, il était temps de passer à un premier billet « propositionnel ». Eh oui, il faut bien que je nourrisse mon immodestie par quelques exercices pratiques. Alors allons-y !

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65 000 000 000 000 $ et moi, et moi, et moi…

Musique !

Petit calcul et grandes conclusions

Je ne suis pas économiste et j’ai arrêté mon année de Maths Sup en cours de route. Personne n’est parfait. Néanmoins il me reste quelques bases en arithmétique (addition, soustraction, multiplication et division feront l’affaire) qui vont me permettre d’étayer mon puissant cours magistral d’économie mondiale. N’ayons peur de rien, sachons rester vaniteux !

65 000 000 000 000 $, ça en fait des zéros. 65 000 milliards de dollars. Si ce chiffre astronomique vous échappe dans sa représentation, sachez qu’il s’agit en gros du PIB mondial. Pour faire simple, ce chiffre correspond à la richesse créée par l’ensemble du monde en une année. S’il paraît impressionnant, il faut le relativiser par le nombre d’habitants qui peuplent notre planète. Nous sommes 6,9 milliards. Si nous divisons grossièrement 65 000 milliards par 6,9, cela donne un peu moins de 9 500 $ par habitant. Le PIB/habitant moyen est donc d’environ 9 500 $. Si la moyenne en elle-même n’amène pas à considérer grand chose tant les réalités sont hétérogènes d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un individu à l’autre, elle va tout de même me permettre d’illustrer mon propos du jour.

Pour faire plus simple, on va arrondir les 9 500 $ à 10 000 $. Disons donc qu’en moyenne, un humain de 2010 aurait 10 000 $ de richesse à sa disposition, directe ou indirecte, pour l’année. Mais voilà, dans la réalité, le PIB/hab. du Burundi est inférieur à 700 $/an, celui d’un Luxembourgeois supérieur à 80 000 $/an ! Un rapport de 1/114 ! Pour vous donner une idée, voici les ordres de grandeur à l’échelle des continents :

  • Afrique : PIB/habitant : 1 700 $/an. Elle représente moins de 3 % du PIB mondial alors que sa population représente 15 % de la population mondiale. Le PIB de l’Afrique dans son ensemble représente à peine plus de la moitié du PIB de la France sur une année !
  • Asie/Océanie : PIB/habitant : 6 500 $/an. Cela représente environ 40 % du PIB mondial alors que la population représente près des 2/3 de la population mondiale.
  • Amérique du Sud : PIB/habitant : 8 500 $/an, soit 8 % du PIB mondial pour 10 % de la population totale.
  • Europe : PIB/habitant : 22 000 $/an (30 000 $/an pour la zone Euro), soit 25 % du PIB mondial pour à peine plus de 10 % de la population.
  • Amérique du Nord : PIB/habitant : 40 000 $/an. Continent le plus riche, il représente 22 % de la richesse mondiale pour seulement 5 % de la population.

Ces états de PIB/habitant ne permettent pas de mesurer réellement les niveaux de vie dans chacun des pays ou continents respectifs. Néanmoins, ils doivent me permettre d’étayer les perspectives que je souhaite mettre en lumière.

Classons le monde en 2 grandes catégories : les occidentaux (dont je fais partie) et les autres. Mon groupe, qui ne représente même pas 20 % de la population mondiale, détient près de 60 % de la richesse produite. Pas besoin d’aller plus loin pour reconnaître l’aspect profondément inégalitaire de la répartition de la richesse à l’échelle mondiale.

En clair, si nous voulions répartir de manière purement égalitaire (ce que je ne souhaite pas nécessairement, j’y reviendrai), la richesse mondiale, c’est à dire allouer l’équivalent de 10 000 $ par personne, il faudrait que nous autres français, occidentaux, acceptions de diviser notre niveau de vie par 3 ! Arrgh ! Perspective peu crédible vous en conviendrez.

Logique de compétitivité et « potentiel d’inégalités »

Cette situation n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau par contre est notre conscience de la mondialisation du monde. Je préfère d’ailleurs le mot « globalisation » qui malgré son origine anglophone, fait résonner un sens plus dynamique à mon avis. Mais peu importe. Si, jusqu’à encore récemment, nous pouvions vivre notre statut de « riches » sans se préoccuper outre mesure du sort des milliards d’autres de nos congénères, en niant honnêtement ou non, des réalités bien différentes des nôtres, ce n’est plus possible aujourd’hui, au moins d’un point de vue moral ou éthique. Je ferai prochainement un billet dédié à la notion d’éthique. Ce que je veux dire par là est qu’il nous est désormais impossible de nier la réalité profondément inégalitaire sur laquelle nous vivons.

Pourtant, nous continuons à faire comme si nous ne le savions pas. Notre mode de vie et son accroissement sont en grande partie basés sur l’exploitation de ce que j’appellerai le « potentiel d’inégalités ». Globalement nous souhaitons tous améliorer notre confort, notre niveau de vie. Idéalement, cela passe par l’accroissement de nos revenus. Mais ce n’est pas chose simple car cela requiert l’augmentation de notre productivité, de notre capacité à générer de la richesse, bref de notre croissance économique. Mais l’amélioration de notre confort passe aussi et de plus en plus par la réalité de notre capacité à consommer. En clair, pour consommer davantage, soit j’arrive à obtenir plus de revenus, soit je chercher à consommer moins cher. Avoir plus pour moins cher est devenu un véritable leitmotiv de nos sociétés. Cela n’est pas sans conséquences, cela n’est pas sans un certain paradoxe.

Alors que notre croissance française plafonne en moyenne entre 1 et 3 % (les bonnes années) ces vingt dernières années, nos « besoins » de consommation eux, ne suivent pas le même rythme. Nous voulons des écrans HD  (et maintenant 3D) de 102 cm. Nos moyens sont limités. Nous voulons des écrans HD 102 cm pour 500 €. Nous n’acceptons pas la stagnation, (et donc encore moins la régression) de notre niveau de vie. Nous n’acceptons pas que certaines choses soient « réservées » aux plus fortunés d’entre-nous. Nous voulons toujours plus, toujours mieux. Soit. Cela rejoint d’une certaine manière la logique de progrès qui m’est si chère. La croissance économique est liée au progrès technique et dans l’idéal, elle doit se traduire en progrès social et sociétal. Oui mais voilà, tout n’est pas parfait dans cette dynamique.

L’augmentation de notre capacité à consommer basée sur un abaissement des coûts de production est la traduction dans le réel de mon fameux « potentiel d’inégalités ». Mon écran à 500 € n’est possible que parce qu’ailleurs, les coûts de production, les salaires et donc les niveaux de vie locaux sont plus bas qu’ici. Nous délocalisons une grande partie de nos productions pour satisfaire notre besoin plus global de consommation. L’amélioration de notre niveau de vie puise une partie de ses ressources dans ce « potentiel d’inégalités ». C’est parce que d’autres (en l’occurrence beaucoup d’autres) sont bien plus pauvres que nous que nous pouvons augmenter notre propension à consommer davantage. S’orienter vers une tendance visant à réduire les inégalités à l’échelle mondiale revient à réduire ce « potentiel d’inégalités » sur laquelle est basée notre mode de vie occidental actuel. En clair, et bien que cela soit d’un cynisme déroutant, garantir nos modes de vie et notre confort revient à garantir le « potentiel d’inégalités » et donc à maintenir dans la pauvreté la majorité des habitants de notre planète.

Cette logique entraîne aussi un paradoxe énorme et une fuite en avant qui ne pourra pas durer indéfiniment. Le paradoxe vient du fait qu’alors que nous voulons des écrans à 500 €, nous voulons néanmoins des salaires élevés en France. Or, tout n’est pas possible, il faut faire un choix. Des salaires élevés entraînent certes une hausse de la capacité à consommer mais entraînent dans le même temps une hausse des coûts de production et donc des produits ou des services. Dans le même temps, la délocalisation, si elle entraîne une baisse des prix, diminue aussi notre capacité à proposer des revenus élevés. L’argent ne vient pas de nulle part, mais de la valeur ajoutée apportée lors de l’exploitation, de la transformation ou de la commercialisation d’une matière, d’un produit ou d’un service. Ceci est notre paradoxe et il durera tant que nous n’accepterons pas que notre conception actuelle de l’économie mondiale ne nous permet pas de tout avoir. Je le répète, ma démonstration est grossière, simpliste mais je m’attache à montrer les dynamiques.

Pour la fuite en avant, je l’illustrerai avec le cas allemand. L’Allemagne semble se sortir de la crise de manière plus probante que la France. Sa production industrielle, ses exportations, sa croissance affichent un bien meilleur visage que de l’autre côté du Rhin. Cela s’explique certainement, au moins en partie, par la capacité qu’a eu l’Allemagne à maintenir son niveau de productivité ces dernières années au prix de nombreux sacrifices, notamment le quasi gel des salaires ces 10 dernières années. Mais jusqu’à quand pourra-t-elle tenir sur cette voie ? Combien de temps un pays peut-il continuer en ne proposant à son peuple que le fait de conserver une situation, de limiter la casse ? Où est donc le progrès là-dedans ? L’Allemagne recule l’échéance, ce qui, en l’état actuel des choses, est toujours mieux que la France qui sombre déjà. Mais on ne peut pas sérieusement, en tout cas je n’en ai pas l’envie, envisager un futur par le nivellement par le bas. Doit-on accepter de revoir à la baisse nos prétentions sociales, sociétales pour maintenir notre « compétitivité » ? Jusqu’où ? Jusqu’au niveau des Chinois ? Mais la Chine connait d’ores et déjà la logique de délocalisation en transférant une partie de sa production dans des pays voisins aux coûts de production encore plus faibles ! Le Bangladesh doit-il devenir la norme mondiale en terme de production ? Doit-on définitivement accepter de renoncer à nos 30 000 $ actuels et à notre hypothétique croissance pour tendre vers les 10 000 $ en apparence égalitaires ? Doit-on renoncer au progrès social et économique ? Peut-on dans le même temps sciemment maintenir les 3/4 de la planète dans un niveau de pauvreté suffisamment élevé pour maintenir notre « richesse » ? Le peut-on techniquement ? Le peut-on éthiquement ?

Le partage ou la guerre ?

La logique de « compétitivité » m’apparaît anachronique tant elle nie la réalité d’un monde où la concurrence se joue avec des règles différentes d’un lieu à l’autre sur la planète. Que deux acteurs économiques, sur un même marché, avec les mêmes contraintes sociales, environnementales et économiques se fassent concurrence, soit, c’est la logique même de l’économie de marché et j’y tiens (je ferai un billet prochain sur mon « libéralisme »). Mais la globalisation de l’économie n’entraîne pas l’harmonisation des règles et des normes. C’est comme si nous jouions au foot contre une équipe autorisée à jouer à 30 et avec les mains (oups !). Accepter que d’autres soient meilleurs que nous est une chose, ne pas jouer avec les mêmes règles du jeu en est une autre. Mais en tant que consommateurs, nous encourageons cette logique de « compétitivité » faussée. Et nous n’accepterons pas facilement d’y renoncer. Mais où tout cela peut-il nous mener ? Le « potentiel d’inégalités » est-il sans fin ? Peut-on espérer pouvoir tout concilier ?

Sans m’enfoncer dans des questions morales ou éthiques, j’avoue avoir un peu de mal à bien vivre ma position sociale aux yeux du monde quand je pense à la misère générée par mon mode et mon niveau de vie. Savoir que des dizaines de millions de personnes ne peuvent pas vivre dignement parce que l’Union Européenne, les Etats-Unis subventionnent massivement les exportations agricoles de nos pays, rendant les pays les plus pauvres « non compétitifs » sur le marché mondial me gène. Savoir que mes baskets, mon ordinateur, ma console de jeux, ma TV, mes meubles, mes fringues me sont « abordables » parce que fabriqués dans des conditions que je n’accepterais pas pour moi-même me gène. Mais je ne suis pas meilleur que les autres, j’arrive encore à dormir le soir et à oublier dès le lendemain. A faire semblant de nier ces réalités qui me mettent face à nos contradictions et nos responsabilités. Mais j’ai de plus en plus de mal à faire semblant et à continuer comme si de rien n’était. Il est tellement facile de se dire humaniste, solidaire, sensible au sort des autres depuis son canapé ou aux terrasses des cafés. Mais que sommes-nous prêts à faire pour changer cette situation qui paraît inacceptable ?

Au-delà du caractère éthique de la problématique, la nécessité de changer réside aussi dans la structuration même des fondamentaux de notre économie globale. Je me suis « amusé » (chacun ses lubies ^^) à une projection simple de la croissance économique mondiale et de la croissance démographique ces prochaines années. En partant d’un scénario avec une population estimée à 9,1 milliards d’habitants en 2050 (hypothèse retenue par l’ONU) et une croissance mondiale annuelle de 4 %, il faudrait attendre 2047 pour que le PIB moyen par habitant soit de 30 000 $.

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Si cette projection ne tient pas compte des disparités qui continueraient d’exister tout comme le fait qu’en 2050, le PIB/hab. moyen des pays occidentaux ne devrait plus être de 30 000 $, elle permet de se poser la question suivante : la croissance est-elle infinie ? Je réponds sans hésitation oui mais pas telle qu’elle est basée actuellement. Il est urgent de changer de paradigme de croissance. Notre croissance actuelle à l’échelle mondiale est essentiellement, de manière directe ou non, basée sur l’exploitation de matières premières non durables : pétrole, gaz, charbon, uranium, minerais divers. Si nous savons tous plus ou moins que le pétrole s’épuise rapidement, nous n’avons pas toujours conscience qu’il en est de même pour l’aluminium, le fer, le cuivre… Or, toutes ces matières sont à la base de la croissance mondiale. Pourtant, la plupart des théories économiques dominantes font comme si toutes ces matières étaient disponibles en quantité infinie.

S’il n’est déjà pas évident que nous acceptions de partager notre richesse dans un monde en croissance continue, ça l’est encore moins dans un monde où les sources de la croissance se raréfient. Personne, aucune nation, aucune société n’acceptera de diviser son niveau de vie par 2 ou par 3 pour gagner en éthique, pour partager. Ce n’est pas que nous ne trouvions pas la chose juste fondamentalement mais l’effort, le sacrifice serait bien trop grand pour supplanter notre égoïsme, notre esprit de conservation et nos idéaux sociaux. Je l’ai dit plus haut : le nivellement par le bas n’est pas une option envisageable. Aussi, quelle(s) alternative(s) sont concevables ?

Alors que les enjeux n’ont jamais été aussi mondiaux, il est curieux (ou pas) d’assister à un renforcement des discours nationaux voire nationalistes, des logiques protectionnistes avec tout le lot de populisme et de démagogie qui va avec. Je crains que ça n’aille pas en s’arrangeant. Nos politiques chercheront toujours à satisfaire nos « besoins » fussent-ils irrationnels ou déraisonnables. Nous avons conscience de vivre une période charnière même si nous n’en mesurons pas tous les enjeux et toutes les conséquences. Plus ou moins consciemment, nous sentons les choses nous échapper, changer d’échelle. Il en est de même pour nos dirigeants. Le décalage grandit de jour en jour entre la réalité et l’échelle des problématiques et l’échelle de nos institutions, de nos politiques et de nos discours. Plus les années passeront, plus les conséquences risqueront d’être difficiles à supporter. Que serons-nous prêts à accepter pour bénéficier des derniers barils de pétrole, les dernières tonnes d’acier ou de cuivre ? Combien d’émeutes de la faim accepterons-nous de supporter dans nos JT pour garantir notre niveau de vie ? Sommes-nous prêts à cautionner des conflits armés pour l’accès au pétrole ou à l’eau douce ? Refuser de partager aujourd’hui c’est accepter la violence de demain si rien ne change.

Peut-on refuser la croissance et ses « bienfaits » à ceux qui en ont si peu bénéficié jusqu’à maintenant ? Serons-nous d’ailleurs les plus forts pour défendre nos accès aux ressources naturelles ? Ferons-nous le poids face aux Etats-Unis, à la Chine alors que nous avons déjà tant de mal à faire vivre l’ensemble européen ? Sommes-nous condamnés à vivre dans un monde où la raison du plus fort est toujours la meilleure ? N’avons-nous pas d’autres choix que « le partage ou la guerre » malgré des siècles de civilisation ?

Une troisième voie ?

Le scénario que je viens de décrire est clairement anxiogène. D’ailleurs, j’espère me tromper totalement sur ma lecture de la situation. J’avoue que je préfèrerais que quelqu’un me dise que je suis un sombre idiot et que je n’ai rien compris à l’affaire… Si c’est le cas, n’hésitez pas à me le dire et à me démontrer mon erreur. Mais avant, peut-être avez-vous lu en haut à droite de cette page, dans le mini-portrait que je me suis consacré (sachons être vaniteux ET narcissique), que je me définissais comme « résolument optimiste ». Difficile à croire à la lecture des dernières lignes, non ? Et pourtant. Si j’ai créé ce blog, ce n’est pas pour seulement y déverser mes craintes, mes coups de gueule, mes atermoiements, mes critiques. Au-delà des constats, je veux essayer d’être objectif et constructif, tenter de comprendre, de voir quelles pistes s’offrent à nous, quelles solutions pourraient aider à la résolution de nos problématiques et concilier mes propres idéaux avec la réalité de notre monde. Ambitieux projet mais c’est à travers ce genre d’initiative que je me sens capable de faire vivre mon optimisme.

Si j’admets volontiers qu’un monde fait de partage entre riches et pauvres est illusoire, je refuse à me résigner sur la question du changement. Si l’on ne peut changer le passé, on peut faire des choix pour le futur. S’il ne s’agit pas de diviser et de renoncer à ce que nous possédons ou souhaitons posséder, il faut néanmoins parvenir à adopter une dynamique de responsabilité. Nous ne pouvons pas continuer à ignorer nos responsabilités sociales, économiques et environnementales à l’égard du reste de la planète. Tous nos choix devraient passer à travers une grille de lecture à définir qui nous permettrait d’assumer en pleine conscience nos choix de société et leurs conséquences. Nous avons un devoir d’exemplarité et non celui de donner des leçons. Rien ne changera rapidement mais comme j’aime à me le rappeler : « l’important n’est pas tant la vitesse à laquelle nous avançons, mais d’avoir la certitude d’aller dans la bonne direction ». Nous nous devons d’être les plus irréprochables possible sur notre démarche pour l’avenir. Nous ne pouvons plus faire peser les conséquences de nos choix sur les autres aujourd’hui, ou sur les générations de demain.

Mais ces beaux voeux ne régleront pas la problématique de la croissance et de la profonde légitimité des pays les plus pauvres à se développer et à leurs peuples d’avoir des aspirations au progrès. Plus haut j’écrivais qu’à la question « la croissance est-elle infinie ? », je répondais « oui » sans hésitation. La croissance ne doit pas être présentée comme un problème. Ce qu’il faut gérer ce sont les sources de la croissance et la répartition de ses bénéfices. Mais peut-être faudrait-il envisager la croissance autrement qu’uniquement à travers sa traduction en points de PIB ? Plus que la croissance économique, ce qui nous intéresse est la croissance de notre niveau de vie, de notre niveau social, de notre confort. Au-delà d’avoir plus, nous souhaitons avoir mieux. C’est l’idée commune que l’on se fait du progrès.

Aussi, afin d’éviter au maximum les futures crises liées aux difficultés d’approvisionnement en matières premières, aux conflits sociaux liés à l’augmentation du chômage, au recul du pouvoir d’achat, il serait temps d’enclencher la transformation de nos économies. La priorité devrait être donnée à la recherche et à l’innovation. Il faut trouver des palliatifs durables à nos habitudes actuelles. Ce n’est pas parce qu’il n y a pas de solutions « miracle », qu’il n’y a pas de solutions. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de solution aujourd’hui à tel ou tel problème qu’il n’y en aura pas demain. Mais il faut se donner les moyens de trouver des solutions. Nous vivons une époque unique sur le plan historique : pour la première fois de l’Histoire, l’Homme a la capacité de complètement prendre en main son futur et ce, de manière mondiale. Des choix que nous ferons ces prochaines années dépendront directement notre avenir commun et celui de ceux qui suivront. Nous avons changé d’échelle. Ce n’est plus un pays par rapport à un autre, un bloc par rapport à un autre, une civilisation par rapport à une autre. Non, désormais nous devons choisir et agir en ayant conscience de notre interdépendance vis-à-vis du reste du monde. Cela n’empêche pas les choix locaux mais doit les mettre en perspective.

La question n’est pas de savoir si nous devons consommer moins d’énergie. A l’échelle mondiale, il est absurde de penser que cela soit possible. La question est de savoir d’où proviendra l’énergie que nous consommerons. La question n’est pas de ce savoir si nous devons consommer moins mais comment continuer à faire vivre une logique de progrès dans une démarche de responsabilité globale.

Je crois en la science. Je crois en la technologie. Je crois au génie humain et à notre capacité à innover, à trouver des solutions. Ma crainte réside dans le doute que j’ai sur notre capacité collective à freiner ou à braquer le volant avant que notre pare-choc ne touche le mur. Le XXIe siècle peut être un siècle formidable fait de progrès incroyables en médecine, en technologie, de résorption des inégalités en terme d’accès aux soins, au confort… Un siècle qui démontrerait la capacité des hommes à prendre leur destin en main, malgré les difficultés, faisant face aux problèmes mais ne renonçant jamais à l’idéal de progrès. Mais, le XXIe peut aussi être le siècle qui démontrera notre incapacité à prendre le tournant de la mondialisation, à dépasser le XXe siècle et ses logiques économiques et géopolitiques dépassées. Un siècle fait de violences, de misère, de catastrophes écologiques, de conflits et de désillusions.

Notre responsabilité est grande, à la hauteur de l’enjeu : l’avenir du monde. Ne croyons pas que nous n’y pouvons rien. Ne croyons pas que la responsabilité nous échappe, qu’elle incombe à d’autres. Chacun d’entre-nous, en tant que consommateur, en tant que citoyen, en tant que professionnel, en tant qu’homme et femme appartenant à ce monde nous avons la responsabilité de notre propre futur. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Nous ne pourrons pas dire que ce n’est pas notre faute. Mettons la pression sur nos responsables politiques pour qu’ils adoptent des postures et des actes au niveau des enjeux. Ne succombons pas à la démagogie facile ou au fatalisme. Ne remettons pas à demain ces questions car demain est déjà là et les points de non-retour sont nombreux. Si des solutions peuvent émerger, seule la mise en place de politiques responsables, dans un maximum de pays peuvent permettre leurs mises en oeuvre à grande échelle. Il faut parvenir à coordonner au maximum nos actions, nos choix. Les logiques de type G20, gouvernance mondiale, vont dans le bons sens mais elles se heurtent dans le même temps aux démagogies nationalistes. Il faut organiser et piloter les politiques de recherches scientifiques, tous domaines confondus de manière la plus globale possible : internationale, public/privé, sciences humaines et sciences dures… Il faut parvenir à dessiner notre futur. Nous en avons le potentiel, transformons-le en réalité. Puisque nous avons des responsables politiques qui nous ressemblent, alors changeons.

Posons-nous toutes et tous les questions suivantes : comment vois-je le monde dans 30 ou 40 ans ? comment vois-je la France dans 30 ou 40 ans ? Pensons aux réalités d’aujourd’hui pour imaginer le monde de demain. Ensuite, posons-nous la question suivante : quel monde et quelle France aimerais-je voir dans 30 ou 40 ans ?

Il ne s’agit même pas de savoir si nos rêves sont possibles. Si on dit non, on fait quoi ? La seule question est : comment y parvenir ? Que dois-je faire pour espérer que cela soit possible ? Dans un premier temps, l’espoir suffira. Regardons, analysons tous nos choix à travers ce prisme fait d’ambitions et de responsabilités. De nos souhaits, de nos rêves, de nos ambitions naîtra notre futur. De notre démarche éthique et responsable la capacité à le réaliser.

Et si ça ne marche pas, j’espère que je serai ce « sombre idiot » qui se sera trompé…..

A suivre.

Du bruit et des odeurs… Et notre idéal dans tout ça ?

Vous n’aurez certainement pas manqué ces derniers temps, cette volonté de (re)mettre la déchéance de la nationalité dans l’arsenal des peines possibles pour les Français non-Français de souche (!) qui auraient porté atteinte à des dépositaires de l’autorité de l’Etat. Quelques jours plus tard, il est suggéré d’étendre cela à d’autres crimes (excision, traitements inhumains, délinquance grave, …). Plus fort encore, la possibilité envisagée de ne pas octroyer la nationalité française à des mineurs nés en France (!) mais de parents non-Français qui auraient commis des actes de délinquance aggravée. Bref, pour faire simple, il s’agit ni plus ni moins que de créer deux catégories de Français avec des droits différenciés. Une sorte de permis à points de « bon Français » pour toutes celles et ceux qui auraient eu le malheur de ne pas avoir tirer les bons numéros à la loterie de la naissance. Et pourtant …

C’était il y a 19 ans :

retrouver ce média sur www.ina.fr

Ces mots de Jacques Chirac en 1991 trouvent un écho tout à fait actuel dans ce climat de plus en plus pesant sur les questions d’immigration, d’identité nationale, de sécurité. Seulement voilà. Le bruit que j’entends est celui des bottes. L’odeur celle des discours nauséabonds de ces derniers mois.

De la déchéance de la nationalité à la déchéance de la nation

Vous n’aurez certainement pas manqué ces derniers temps, cette volonté de (re)mettre la déchéance de la nationalité dans l’arsenal des peines possibles pour les Français non-Français de souche (!) qui auraient porté atteinte à des dépositaires de l’autorité de l’Etat. Quelques jours plus tard, il est suggéré d’étendre cela à d’autres crimes (excision, traitements inhumains, délinquance grave, …).  Plus fort encore, la possibilité envisagée de ne pas octroyer la nationalité française à des mineurs nés en France (!) mais de parents non-Français qui auraient commis des actes de délinquance aggravée. Bref, pour faire simple, il s’agit ni plus ni moins que de créer deux catégories de Français avec des droits différenciés. Une sorte de permis à points de « bon Français » pour toutes celles et ceux qui auraient eu le malheur de ne pas avoir tirer les bons numéros à la loterie de la naissance. Et pourtant …

Article premier de notre Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » Aïe ! En clair, ça ne va pas le faire. Ça ne DOIT pas le faire :   » […] sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Bordel, c’est beau comme projet de société non ? Et pour satisfaire à un électorat vieillissant, très souvent rural et qui regrette la France des Choristes nous devrions renoncer si facilement à cet idéal de société ? Car au-delà du Droit, au-delà du texte, il y a le projet ! Quelles étaient les valeurs qui ont animé les rédacteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, sur laquelle se base (encore) notre constitution ?

Je ne suis toutefois pas naïf au point de penser que la France de 2010 ressemble à celle de 1789. Je ne suis pas naïf au point de penser que l’idéal républicain de la première heure ait pu réellement exister de manière pleine et entière. Je ne suis pas naïf au point de penser que des « déclarations » suffisent à régler la question du vivre ensemble. Et alors ? Est-ce parce que rien n’est évident, que rien n’est définitif qu’il faut renoncer à tout idéal ?

Je n’aurai pas la prétention (encore que …) de généraliser à partir de mon cas, mais je ne peux pas me résigner à vivre dans une société qui ne parvient pas à se projeter de manière positive dans son avenir. Ce n’est pas qu’une question de nationalité, c’est bien plus que cela. Certes, l’être humain a une tendance naturelle au conservatisme. Le changement angoisse, les habitudes rassurent. Mais la « société », le « collectif » ont cette formidable capacité à transcender, à dépasser l’individu pour permettre l’émergence d’idéaux, de valeurs communes, de fondamentaux qui servent (ou devraient servir) de « lignes de vie » à nos destins communs et permettent d’avancer sur le chemin du progrès. Oui, le progrès.

Or, depuis bien trop longtemps, nous avons renoncé à faire en sorte de maintenir le progrès comme une nécessité absolue. Le monde politique en est le reflet. Le personnel politique, tous partis confondus, est passé d’une logique majoritairement de proposition à une logique essentiellement de réaction. Pour simplifier, le politique réagit davantage à l’actualité d’aujourd’hui qu’il ne construit le quotidien de demain. Il n’est pas question d’agir en niant les réalités mais il est indispensable que la politique garde une dynamique de construction.

Mais l’Histoire ne fait-elle que se répéter ? Si les discours d’aujourd’hui m’évoquent davantage le Régime de Vichy que les belles heures de notre Histoire, l’état de notre société ces dernières décennies me font croire en un stade de déchéance de notre nation, de décadence. Nous avons mangé (tout ?) notre pain blanc. Nous avons cru à l’immuabilité du progrès social, de la croissance économique, du mieux-être. La réalité se heurte à nos illusions. Le monde s’est globalisé, nos problématiques et nos enjeux avec. Nous avons cru que nos valeurs, nos idéaux étaient gravés dans le marbre de notre Histoire. Aujourd’hui nous prenons péniblement conscience que rien n’est acquis, que rien n’est définitif et qu’il convient de questionner de manière permanente nos certitudes afin de savoir quoi défendre et pourquoi.

Questionner notre « identité nationale » ne devrait pas être le chemin glissant que nous vivons actuellement mais ce devrait être à notre idéal de société ce que le doute est au scientifique : une nécessité méthodologique. Que sommes-nous et surtout que voulons-nous être ? Si j’ai le sentiment de la déchéance de notre nation, c’est parce qu’elle se fourvoie sur son identité. Elle oublie dans son Histoire ses propres valeurs de progrès pour ne garder que son conservatisme. Pire, elle projette de définir son identité non pas dans son idéal mais dans son rapport aux autres, par facilité, par faiblesse. Plutôt que de définir qui nous devrions être, nous décidons de qui nous ne voulons pas dans notre rapport identitaire. En 1940, les Juifs servaient « d’étalon » permettant de qualifier de façon infâme ce qu’était un « bon Français ». En 2010, allons-nous utiliser qui des Roms, des clandestins, des hommes et des femmes, des enfants issus de l’immigration, des « jeunes de banlieues », des musulmans, des homosexuels, des Noirs pour déterminer de manière ignoble, sordide mais éhontée qui nous sommes ? La simple évocation de cette tendance me donne la nausée. Ce n’est pas ce que j’ai appris à l’école. Ce n’est pas la France que j’aime. Ce n’est pas la France que j’ai envie d’aimer.

Pour vivre ensemble, ce que nous voulons en commun et plus important que ce que nous avons en commun. La dynamique collective, et c’est valable pour un couple comme pour une nation, est définie non pas par ce que nous possédons ensemble mais par ce que nous construisons ensemble. Peu importe qui nous sommes et d’où nous venons si nous sommes convaincus par notre ambition commune.

Mais voilà. Il est plus facile d’adopter la stratégie de l’ennemi commun que celle du projet commun. Cela demande beaucoup moins d’efforts et d’intelligence. Il est tellement plus simple d’être tous « contre » que tous « pour ». Trouver un ennemi c’est s’affranchir de ses propres responsabilités. A tout le moins, en avoir l’illusion. Ce n’est plus de ma faute si la société n’est pas ce que je souhaite mais celle des autres, les délinquants, les immigrés, ceux qui n’ont pas la même culture, la même couleur … Les « supprimer », les « nier » apparaît comme la solution miracle. Replions-nous sur nous mêmes, sur nos certitudes, notre (glorieux ?) passé et nos points communs et empêchons les autres de briser notre cercle d’idiots décérébrés qui nous rassure tant. Comme si cela allait régler nos problèmes. Comme si, à l’instar du nuage de Tchernobyl, toutes les problématiques s’arrêteraient aux frontières. Comme si le monde n’était qu’une juxtaposition de pays bien hermétiques, étanches les uns par rapport aux autres. Allons-nous longtemps continuer à supporter ce genre d’inepties ?

Considérer nos différences comme des problèmes, c’est oublier notre Histoire. En 1794, l’abbé Grégoire faisait état que seulement 3 millions de personnes parlaient français sur un total de 28 millions. La France était un véritable puzzle linguistico-culturel. Est-ce pour autant que l’idéal républicain n’a pas pris forme ? Certes, tout ne s’est pas fait dans la douceur et la continuité et il aura fallu près d’un siècle pour voir ce projet fou se stabiliser mais quels résultats ! Education, émancipation des individus, progrès techniques, avancées sociales, démocratisation, amélioration de la santé, de l’espérance de vie, …. Notre vie n’a plus grand chose à voir avec celles des premiers citoyens de 1789. Nous vivons sur l’héritage de nos aïeuls. Nous ne le faisons pas prospérer, nous le dilapidons sans le reconstituer.

L’Histoire n’a pas vocation à nous faire vivre dans le passé, à alimenter notre nostalgie, notre passéisme, notre conservatisme latent mais à nous donner des exemples, des leçons et à comprendre les dynamiques. Ce ne sont pas nos différences qui  nous empêchent  d’avoir un projet commun. Nous sommes irresponsables, immatures, indignes de se revendiquer de l’esprit des Lumières et de son idéal républicain. J’entends, je lis ça et là que la nationalité française devrait se « mériter ». Quelle gigantesque mascarade ! Nous ne sommes qu’une bande d’imposteurs, toujours prêts à donner des leçons de morales aux autres tout en crachant sur le plus beau de notre patrimoine : la volonté de vivre ensemble.

 

Oui, je sais, mon propos est facile à tenir, bien pensant. Mais comment fait-on ? Je serais bien incapable de fournir comme cela, à la volée, un programme de mesures pour parvenir à un monde meilleur. Qui le pourrait d’ailleurs ? Mais je suis au moins convaincu d’une chose : notre potentiel. Je me plais, ailleurs, à montrer à quel point l’intelligence humaine est prodigieuse, à quel point une seule personne est capable d’accomplir, d’inventer, de réaliser de grandes choses. Néanmoins, je reste toujours dubitatif quant à notre incapacité à faire les choses collectivement. D’ailleurs, je ne crois pas aux mouvements populaires, aux révolutions. Je crois aux leaders. Je crois aux élites, qu’elles soient politiques, intellectuelles, médiatiques, économiques, …. Nous n’avons pas toutes et tous à appréhender l’ensemble des sujets. Certaines personnes sont plus qualifiées, plus intéressées que d’autres pour prendre en main, pour faire avancer tel ou tel domaine, telle ou telle problématique. Nous ne pouvons pas être spécialistes en tout. Il faut donc déléguer notre confiance.

Nous touchons là au point central de notre responsabilité : pour jouer pleinement leur rôle, les élites ont besoin de légitimité, de confiance. Notre responsabilité en tant que citoyen et plus généralement en tant que peuple est de s’assurer de la possibilité de vivre dans une société capable de faire confiance. Or, plus les années passent et plus j’ai l’impression que la défiance prend le pas sur tout le reste : défiance des politiques et des médias notamment. D’autre part, les intellectuels sont particulièrement atones ou inaudibles. Notre paradoxe contemporain se situe dans le fait de ne jamais avoir eu tant besoin de réfléchir et de construire notre avenir et de si peu exploiter le potentiel d’intelligence que nous avons. Le nombre de gens éduqués, cultivés n’a jamais été si grand qu’aujourd’hui. La masse de connaissances en toute chose augmente chaque jour. Les nouvelles technologies permettent le partage immédiat, de s’affranchir des distances, des frontières, des horaires et optimisent l’utilisation des moyens.

Tout n’est pas noir et tout n’est pas perdu. De fantastiques progrès se font chaque jour en médecine. Des solutions technologiques font leur apparition quotidiennement pour tenter d’apporter des réponses à nos problèmes. Mais il manque une dimension plus globale. Le monde politique subit et cherche à s’adapter tant bien que mal alors que son rôle devrait être celui de chef d’orchestre. Les politiques doivent nous proposer une France pour demain. Les politiques doivent projeter leurs actions et nous projeter dans 25, 50, 100 ans. Pour avoir la légitimité de le faire et pour éviter les grandes bêtises, ils doivent s’appuyer sur les élites intellectuelles, tous domaines confondus. Car si l’activité des chercheurs en médecine, en astronomie, en nouvelles technologies donne des résultats « médiatiques », qu’en est-il pour les philosophes, sociologues, futurologues, géographes, démographes, … ?

Il faut bâtir sur des bases solides, les plus indiscutables possibles. Mais il faut aussi une part de « rêve ». Etre ambitieux pour soi comme pour la société dans laquelle on vit n’est pas une tare. Bien au contraire. Vivre dans une société ambitieuse pour elle-même est une impérieuse nécessité. Aux scientifiques et aux intellectuels l’analyse de la réalité et des scénarios, aux politiques les prises de décisions et la détermination du cap. Aux citoyens le choix des capitaines. Chacun à un rôle à jouer et personne ne doit fuir ses responsabilités. Aux politiques le devoir de prise de décisions, d’exemplarité et de probité. Aux citoyens le devoir de ne pas succomber aux sirènes du populisme et de la démagogie. Aux scientifiques et aux médias le devoir d’informer, d’alerter. Aux citoyens le devoir d’entendre et d’agir/choisir en conséquence.

Mais il est possible de faire bien davantage. Notre rôle de « citoyen », de composante de la société, ne se limite pas à notre vote. Non, chaque jour, dans notre profession, dans nos activités personnelles nous pouvons faire vivre notre idéal de société en faisant vivre nos valeurs et nos opinions au quotidien. Ce n’est ni une question de temps, ni une question de moyens. En moyenne, chaque Français passe 1250 heures par an devant la télévision. Si on consacrait ne serait-ce que l’équivalent de 5 % de ce temps (10 mn par jour) à des activités au profit de la collectivité, sur une base de 40 millions de personnes potentiellement concernées, ce serait 2,5 milliards d’heures qui seraient mises à profit pour aller vers du « mieux » ! Cela en fait des projets, des moments pour rencontrer les autres, pour apprendre à vivre ensemble, pour s’entraider, pour partager….

Ce rapide calcul fait très « Bisounours », j’en conviens. Mais il me permet d’illustrer ce que je voulais démontrer : notre potentiel pour changer les choses. Montrer qu’il ne tient qu’à nous de choisir ou non de prendre notre avenir en main. De dire, de faire savoir nos opinions et de les faire vivre. De construire ensemble pour pouvoir vivre ensemble. De pouvoir se projeter dans un avenir plus serein et, je l’espère, plus fraternel, où le communautarisme, la xénophobie seraient mis à mal par la réalité d’une société capable de s’épanouir avec des origines, des cultures, des parcours multiples mais avec une volonté  de partager un destin commun. Je n’ai le choix que de l’espérer. J’essaierai toujours d’oeuvrer en ce sens.

 

A suivre…