La démocratie locale ou l’art de rendre les devoirs obligatoires

Bon, après deux premiers articles davantage axés sur des grands principes que sur des pistes concrètes, il était temps de passer à un premier billet « propositionnel ». Eh oui, il faut bien que je nourrisse mon immodestie par quelques exercices pratiques. Alors allons-y !

« T’as fait tes devoirs ? »

Suite à notre éducation à peu près commune, nous avons tous en tête une formule du type « le citoyen a des droits et des devoirs ». Or le citoyen, c’est vous, c’est moi, c’est nous. Et il se trouve qu’on a souvent tendance à se concentrer davantage sur « le citoyen a des droits » que sur la seconde partie « et des devoirs ». Ce mot « devoir » nous fait peur. Il y a vraisemblablement un reliquat d’enfance ou d’adolescence qui subsiste en nous et qui nous rappelle ces moments d’angoisse où l’horloge annonçait déjà 1h30 du matin et que nous venions à peine de terminer, péniblement, l’introduction de notre dissertation de philo…  que nous devions remettre le matin suivant. J’ai une pensée pour tous ces écoliers, collégiens et lycéens qui rentrent chez eux le soir, empressés d’allumer leur ordinateur ou leur console de jeux et qui doivent faire face à cette terrifiante question : « as-tu fait tes devoirs ? ». Certains, à l’énoncé de la question ont une boule au ventre ou des sueurs froides. D’autres s’en contrefichent totalement mais nous avons toutes et tous une chose en commun : nous n’aimons pas les devoirs.

Mais voilà ! On pourrait invoquer Rousseau, Kant, Locke ou Debray mais faisons simple. Pour fonctionner le moins mal possible, notre société démocratique doit s’appuyer sur un équilibre subtil entre jouissance de droits et exercice de devoirs. Ces devoirs sont les garants de la stabilité de notre société. Ils participent au bon fonctionnement de ce qu’il convient d’appeler le « contrat social ». J’adore cette formule et ce qu’elle peut englober. Je ferai un article dédié au contrat, un jour. Sans devoirs réalisés, il paraît extrêmement compliqué de maintenir un état de droit si ce n’est en substituant nos devoirs par un renoncement à l’exercice du pouvoir, comptant sur le très haut niveau de désintéressement d’un leader qui s’engagera à garantir nos droits. Mais un état non-démocratique peut-il vraiment être un état de droit ? Doit-on nous souhaiter un futur non-démocratique ? Par-delà le droit, qu’en serait-il de la liberté ? Des notions vastes, des questions pour finalement vous exposer mon sentiment profond qu’une société démocratique sans devoirs pour ses citoyens n’est pas viable sur la durée.

Des devoirs, mais quels devoirs ?

Si nous maîtrisons plus ou moins le cadre de l’exercice de nos droits, il n’est pas toujours évident de situer où se trouvent nos devoirs. D’autant plus que personne ne nous fournit le « guide du bon citoyen » avec la listes des choses à faire ou à ne pas faire. L’exercice de la citoyenneté, puisque c’est de cela qu’il s’agit finalement, repose d’une part sur l’éducation (vie en société, respect d’autrui, obligations « morales », …) et d’autre par sur le civisme. L’éducation régit nos rapports privés, le civisme notre projection collective. L’un et l’autre sont indubitablement liés mais ils ne relèvent pas nécessairement de la même dynamique. Le civisme impose, davantage que l’éducation, une part non négligeable de volonté personnelle.

Or, en démocratie, il y a une collusion fréquente entre droits et devoirs. Prenons l’exemple du « droit de vote ». Celui-ci est présenté comme un droit compte tenu du contexte historique dans lequel il a été obtenu. Mais, il est évident que l’exercice de ce droit n’a du sens que s’il est considéré comme un devoir civique. En France, il n’est pas obligatoire de voter. Vous avez le « droit » de vous abstenir. Mais, dans l’hypothèse où un grand nombre de personnes s’abstiendraient de voter, cela mettrait en péril les fondements démocratiques de notre société censée nous garantir l’exercice de nos droits, et notamment du droit de vote. Ce serait scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Aussi, bien qu’étant un droit, le vote se présente comme un devoir civique, nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie et de l’état de droit.

Si le vote est un devoir facilement visible et compréhensible, il n’en est pas de même pour d’autres. L’exercice de la démocratie ne peut pas se contenter d’un simple bulletin dans une urne de temps en temps. Il y a une nécessité à l’intelligence du vote pour que ce dernier ne se résume pas à, au mieux une volonté d’alternance politique, au pire à un vote purement contestataire. Voter requiert une forme d’engagement, de conviction et de confiance envers ceux pour qui l’on donne notre voix. Notre idéal de société ne peut pas, ne doit pas se résumer en une succession de choix « par défaut » ! On a coutume de dire que la démocratie est le système du « moins pire », mais la recherche du consensus ne doit pas pour autant limiter nos ambitions de rassemblement autour d’une vision positive et progressiste de notre futur. Au contraire.

Ode à la démocratie locale

Dans mon premier article, je déplorais le fait que nous vivions dans une société de défiance généralisée et de déresponsabilisation. Il devient urgent de mettre fin à cette tendance. Mon propos pouvait même faire penser que je finirais par me résigner à ne plus être profondément démocrate. Que nenni ! Notre société a besoin de notre engagement, de notre implication citoyenne. Nous devons nous responsabiliser et arrêter de nous complaire dans une forme de fatalisme destructeur. Il appartient à chacun et à chacune d’entre nous de faire vivre notre idéal de société en cessant de penser que cela n’est pas de notre ressort. On ne peut pas continuer indéfiniment à critiquer les voies dans lesquelles nous nous dirigeons et dans le même temps, ne rien faire pour se sortir de ces ornières.

Mais voilà. Force est de constater que notre niveau général d’engagement est faible et de surcroît, bien en deçà des enjeux auxquels nous sommes et serons confrontés. Les milieux associatifs, syndicaux et politiques vivent généralement grâce à quelques poignées de personnes. Souvent les mêmes d’un milieu à l’autre d’ailleurs. Mon expérience dans ce domaine m’a fait rencontrer une foultitude de gens formidables, passionnés, passionnants et engagés. La plupart de ces personnes ont des engagements multiples : ils sont tous dans plusieurs associations, s’impliquent très fortement au niveau local, certains sont également militants dans un syndicat et/ou un parti politique. Regardez autour de vous. Si vous avez la chance de faire partie du monde associatif de votre ville, vous avez certainement déjà remarqué que ce sont souvent les mêmes personnes qui « s’engagent », qui « militent ». Nombre d’associations ont du mal à trouver des volontaires, des bénévoles pour soutenir leurs actions. Tous partis politiques confondus, il n’y a, en France, guère plus de 600 ou 700 000 adhérents à une formation politique. Tous d’ailleurs ne participent pas de manière active. Le taux de syndicalisation dépasse péniblement les 7 % (à peine 5 % dans le privé). Bref, la plus grande partie d’entre nous n’a pas d’engagement collectif et actif dans la société (par « actif », j’enlève du raisonnement le fait de donner de l’argent à une association par exemple).

Bon, c’est bien beau tous ces constats, mais que fait-on pour remédier à la situation et favoriser le développement d’engagements collectifs et civiques ? A mes yeux, une des réponses principales s’appelle démocratie locale. Si vous habitez une ville de plus de 80 000 habitants, sachez que votre municipalité a l’obligation légale de faire vivre des « conseils de quartier« . Instances d’information, de proposition et de consultation de la population à l’échelle d’un quartier, les conseils de quartier devraient être l’un des outils fondamentaux de la vie démocratique et citoyenne de notre pays. Malheureusement, alors que ces conseils sont ouverts à tous, là encore, trop peu de gens participent et ce sont souvent les mêmes qui reviennent d’une année sur l’autre. Si je prends le cas de mon arrondissement à Paris, quelques dizaines de personnes tout au plus participent de manière régulière aux conseils de quartier. Certes, peut-être souffrent-ils d’un déficit de communication. Qui connaît ces conseils, leur fonctionnement, leurs prérogatives ? Toutefois, je suis persuadé que l’on pourrait multiplier à l’envi les campagnes de sensibilisation et les incitations à participer sans que cela ne change de manière profonde le taux d’implication des citoyens dans ce genre de structures. Alors que faire ?

De la nécessité de l’obligation

La solution que je préconise est de rendre la participation au sein de ce type de conseils obligatoire ! Il faudrait envisager de calquer un système de sélection similaire à celui utilisé pour les jurys d’assises. Tous les ans, chaque citoyen serait susceptible d’être tiré au sort pour participer à son conseil local. Je dis local, car il faudrait développer les conseils de quartiers à l’ensemble du territoire, communes rurales comprises. Chaque conseil pourrait être constitué de deux collèges : l’un, qui pèserait 1/3 des membres, serait composé de volontaires, de celles et ceux qui souhaitent s’engager durablement et qui le font d’ores et déjà aujourd’hui. L’autre, qui pèserait les 2/3 restants, serait composé de citoyens du quartier ou de la zone rurale à définir, tirés au sort annuellement. A l’instar des jurys d’assises, cette participation serait obligatoire sauf motifs exceptionnels.

Chaque conseil devrait se réunir mensuellement ou bimensuellement, disposer, comme à Paris, d’un budget de fonctionnement et d’investissement sur des thématiques à définir avec les municipalités. Les avantages d’une telle mesure seraient nombreux. Le fait d’être obligé de s’impliquer dans la vie locale, d’avoir des logiques de consensus, de débat, de gérer un budget, d’assumer des missions et leurs conséquences va nécessairement augmenter le niveau de responsabilisation des citoyens, vis-à-vis d’eux-mêmes, de leurs amis et familles mais aussi vis-à-vis de la collectivité toute entière. Se confronter à l’exercice de responsabilités publiques et citoyennes devrait également permettre une meilleure compréhension du fonctionnement démocratique et institutionnel de notre nation, réduisant je l’espère, le niveau de populisme et de démagogie chez nos représentants et limitant également notre capacité à y succomber si facilement. Une cure de réalité en somme.

La sélection par  tirage au sort devra se doter de limites favorisant la participation récurrente tout au long de la vie. L’idéal serait d’arriver à ce que chaque citoyen participe au moins une année à un conseil local tous les 5 ans afin que cela ne soit pas vécu comme une formalité à accomplir une fois pour toutes, avec le sentiment de s’en débarrasser une fois la chose faite, comme cela était souvent le cas avec le service militaire et comme cela le serait avec un service civique obligatoire, service civique obligatoire auquel je suis opposé. Afin d’encourager l’engagement citoyen, il faudrait développer également les Conseils de la Jeunesse pour permettre aux jeunes, dès 13 ans, de s’impliquer localement. Ainsi, de 13 ans à 70 ans par exemple, chaque citoyen devrait avoir participé, pendant au moins 10 années cumulées, à la vie démocratique locale. En cas de refus volontaire de participation, comme pour les jurys d’assises, un système d’amendes devrait être mis en place. Le fruit de ces amendes pourrait par exemple alimenter les budgets des conseils locaux.

Si ma proposition peut sembler un peu « brutale », elle me paraît néanmoins particulièrement utile et efficace pour répondre au déficit de citoyenneté de notre société. Tocqueville le pressentait, la démocratie peut entraîner une individualisation à outrance menant à un déficit d’actions en faveur de la vie démocratique. A nous de mettre en place des garde-fous favorisant les notions d’intérêt général, de vivre-ensemble et de société durable. Si cela doit passer par des « obligations », alors mettons-les en place. La participation obligatoire à la démocratie locale est un premier pas vers une société davantage responsable, davantage consciente de ses choix et de leurs conséquences, une société plus positive et plus ambitieuse pour elle-même et plus respectueuse des uns et des autres. J’en suis convaincu. Il est grand temps de reprendre les rênes de notre avenir et en attendant, renseignez-vous auprès de votre commune pour rejoindre un conseil local, sonnez à la porte des associations, il y aura toujours un sourire et quelque chose à faire qui vous attend.

A suivre…

3 réflexions sur « La démocratie locale ou l’art de rendre les devoirs obligatoires »

  1. je suis d’accord sur tout…et pourquoi pas ajouter à cela une « éducation civique » obligatoire et vraiment effective du collège au lycée, et même pourquoi pas en faire une matière à passer lors de notre fameux bac …peut etre que faute de bonne volonté, la « peur » de la note permettrait à quelques jeunes de connaitre mieux le fonctionnement de notre société et de la politique…

  2. Je partage ton sentiment général, mais pas la proposition que tu fais de rendre obligatoire la participation à un conseil local. Si les gens ne sont pas volontaires, je crains bien que cela provoque les effets inverses. Sur quelle dynamique de groupe fonder le travail collectif, qui risque de « prendre le pouvoir » au sein de ce genre de groupe, qui pour les animer, comment leur faire se doter d’un projet ? Pourquoi forcer des gens qui n’adhère pas a minima à la démarche, qui ne sont pas forcément émancipés dans leur tête ?
    Il faut croire que je suis libertarienne : la participation ne se décrète pas, elle se vit ! A chacun de prendre ses responsabilités, et à tous de faciliter la transmission du goût de l’engagement. Ça s’appelle l’éducation populaire, et cela me plaît plus que la coercition.

  3. La veille d’un long DS de maths n’est peut-être pas le meilleur moment pour réfléchir à ce genre de question, d’autant plus que, je dois l’avouer, je ne m’y connais pas vraiment (honte à moi?) en ce qui concerne la politique de notre cher pays. A vrai dire, je ne m’y intéresse pas en détail (faute de temps, et préférant développer d’autres centres d’intérêt).
    Mais ce sujet m’intéresse et m’interpelle tout de même…

    Pour moi, cet article pose un immense dilemme : doit-on rendre obligatoire ce genre d’engagements qui, au départ, sont purement moraux?

    C’est sûr qu’on ne peut pas refouler quelque chose qu’on ne connait pas, donc on ne devrait pas dire « je n’aime pas la politique, alors que je ne m’y suis jamais intéressé ». C’est peut-être pour ça que la notion d’obligation apparaît comme essentielle dans cet article : il n’y a qu’en essayant qu’on peut se forger une véritable opinion, et peut-être finir par se dire « finalement, c’est pas si mal! », ou au contraire, « Non ce n’est pas pour moi ». Il est clair que si nous ne sommes pas contraints, dans le cas présenté, à participer à la vie de notre quartier, nous serions peu à nous y intéresser.

    Ainsi, si l’éducation est obligatoire, c’est que sans l’Etat, il nous serait fortement difficile d’y accéder et de choisir un métier, ou du moins une orientation qui nous plait.
    Je pense que le fait d’être obligé d’aller à l’école s’explique
    D’une part par le fait qu’il faille occuper les enfants autrement qu’en les faisant travailler (à l’usine ou autre) ;
    D’autre part parce peu d’entre nous iraient à l’école si celle-ci n’était pas obligatoire, car nous nous laisserions certainement tenter par le plaisir, le divertissement.
    C’est sans doute cette « paresse » naturelle à l’homme qui nous éloigne de nos droits, ou du coup, de nos « devoirs » politiques…

    Toutefois, un étudiant a-t-il envie de se consacrer à sa ville, à la vie en collectivité ET en même temps à ses études? Ou du moins, a-t-il la tête à ça? De même pour un lycéen. Effectivement, comme tu l’expliques dans ton introduction, il a déjà beaucoup de devoirs pour l’école. Peut-il donc se permettre de consacrer une année au service de sa ville? Pour les remplacer, les retraités pourraient y trouver là une certaine occupation, mais sont-ils réellement conscient des besoins, des attentes des jeunes?

    Mais la notion d’obligation ne renvoie-t-elle pas avant tout à la notion de contrainte? Ainsi le fait d’être obligé de participer activement au sein de la communauté ne peut-il pas être considéré comme contraignant? Et en cela je rejoins les propos de See Me. Je ne généralise pas, car chaque personne a son caractère, mais beaucoup, je pense, feraient « acte de présence », sans réellement s’impliquer, ce qui amplifierait le « j’m’enfoutisme » vis-à-vis de cette cause, qui est pourtant tout à fait honorable, voire indispensable, vu comme tu l’as présenté.

    Pour conclure, je dirai simplement que je m’excuse si certains de mes propos ne sont pas clairs. Mais je n’ai jamais été très brillant en dissertation, et je n’ai pas vraiment le temps (pour le moment) de creuser le sujet. Mais je voulais quand même participer à ce « débat » très intéressant, car il soulève beaucoup d’interrogations. Une me vient subitement : comment financer ce projet? Je ne pose pas de question piège, esquissant un sourire narquois au coin des lèvres. Je me demande juste si les collectivités seraient prêtes à débourser un peu plus d’argent pour renforcer les conseils de quartiers, alors qu’elles ne veulent radicalement plus financer certains projets qui avaient autant d’importance (je ne fais nullement allusion à un certain conseil régional de franche comté…).

    Sur ce, je retourne à mes espaces vectoriels, et vous souhaite une bonne soirée.

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