Rêve(s) d’Europe

Ah l’Europe ! Dans ma jeunesse (je passe en mode vieux con de 24 ans), l’Europe était mon idéal. Un idéal bien vivant, prometteur, excitant. J’étais même persuadé que j’embrasserais une carrière à l’accent européen. J’aimais l’histoire de sa construction, ses fondements pacificateurs, ses réussites sociales et économiques. J’aimais ses promesses. J’aimais son potentiel et par dessus tout j’aimais son ancrage réaliste dans notre temps. En clair, au regard des enjeux globaux, de la mondialisation des échanges économiques et de nos idéaux humains (à défaut d’être véritablement humanistes), je trouvais que l’Europe, que l’Union Européenne était la bonne voie à suivre, avec la bonne échelle géopolitique et le bon timing.

J’aimais tout ça et je pensais que cela ne finirait jamais. Et puis, il y a eu 2005, le référendum sur le Traité Constitutionnel. Ce 29 mai 2005  (je me souviendrai de cette date toute ma vie, comme d’autres se souviennent du 10 mai 1981 ou du 21 avril 2002), ce en quoi je croyais est « parti en sucette ». Tout a dérapé en un jour, en un vote. Je me suis senti trahi, trahi à plusieurs niveaux. Par mon peuple et pire encore par les miens, les socialistes, ceux avec qui je pensais partager les mêmes idéaux, le même sens de l’Histoire et (même si je n’y croyais peut-être pas tant que ça), le même besoin de réalisme. Ceux qui avait alors majoritairement voté pour le « Oui » au sein du Parti Socialiste ont révélé leur hypocrisie collective en votant majoritairement pour le « Non » le jour du référendum. Mon rêve européen s’en est trouvé brisé. J’ai déchiré ma carte le lendemain.

B comme …

Je me rappelle ces appels au « Non » accompagnés d’une promesse d’un fameux « Plan B ». Finalement, il fallait comprendre « B » comme « Bordel ». Le « Plan Bordel ». Que pouvions-nous espérer d’une coalition de contestataires, aux raisons multiples et diverses d’être contre le Traité Constitutionnel si ce n’est le « bordel » institutionnel et européen qui suivit ? Quels points communs avaient les visions d’Europe de Jean-Marie Le Pen, Philippe De Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon, Marie-Georges Buffet, Olivier Besancenot et Arlette Laguiller ? Je ne suis déjà pas un grand fan de l’idée référendaire tant elle pousse au populisme de par son aspect binaire : Pour ou Contre. Comme si l’Europe pouvait se prévaloir de décisions aussi simplistes que le tout ou rien. Mais en 2005, en plus du populisme, la promesse d’un « Plan B » y a ajouté le foutage de gueule version grand-format.

Je suis dur et amer dans le constat. Désabusé en fait. 5 ans après, l’Europe n’est pas au mieux de sa forme. Il aura fallu passer par le traité de Lisbonne pour tenter de sauver ce qui restait à sauver de notre avenir institutionnel commun. Je me permets de préciser que je n’étais pas un illuminé trouvant le Traité Constitutionnel de 2005 parfait. Bien sûr qu’il comportait nombre d’écueils et que de mon point de vue, il aurait pu être amélioré. Mais quelle entreprise tout de même. Tenter de réunir 400 millions de personnes autour d’un projet institutionnel pouvait presque s’apparenter à une cause perdue d’avance tant chaque pays y avait des attentes différentes. Et pourtant, ça n’est pas passé loin. Et alors que nous avions d’ores et déjà du mal à nous entendre à 15, de surcroît sans mécanismes institutionnels satisfaisants, nous (les Français) avons refusé d’améliorer les outils. L’élargissement à 27 pays, sans « constitution », a fini d’anéantir mes derniers espoirs d’Europe politique.

Dès lors, il ne faut pas s’étonner de la situation actuelle : sauvetage grec in extremis, Allemagne traînant les pieds, noms d’oiseaux et échanges stériles et puérils entre Paris et Bruxelles, montée de l’extrême droite un peu partout en Europe, replis régionalistes en Espagne, Belgique, Italie, niveaux de participations aux élections européennes extrêmement faibles, même parmi les derniers entrants, inexistence médiatique et politique de Van Rompuy et d’Ashton (vous ne savez pas qui ils sont ?), j’en passe et des meilleures. Quand je vous dis que mon rêve a pris du plomb dans l’aile… Je reste intimement persuadé que sans être facile, la situation actuelle ne serait pas aussi navrante si le Traité de 2005 avait été adopté, si nous n’avions pas mis, par notre vote, fin à plus de 50 ans de construction européenne où nous pouvions encore avoir l’illusion d’être dans la continuité du mouvement initial. Nous avons cassé notre jouet. Mais nous ne pouvons pas refaire l’Histoire.

Et maintenant ?

Malgré tout ça, je ne me refais pas. Je reste un fieffé optimiste. Plein de doutes, de déceptions, d’inquiétudes mais optimiste quand même. Les raisons pour lesquelles je pensais l’Europe comme la voie à suivre n’ont pas disparues. Bien au contraire. L’évolution du monde et ma propre vision du futur me convainquent jour après jour de l’impérieuse nécessité d’Europe. Il y a 5 ans, nous nous sommes mis une belle balle dans le pied mais même en boitant, nous devons continuer. Néanmoins, il nous faut être réalistes. Réalistes sur nos attentes, nos objectifs, notre rôle et surtout réalistes sur notre capacité à rassembler l’ensemble des 27 sur un projet commun. En fait, je ne crois pas que nous serons capables, dans les prochaines années, d’envisager une véritable Europe politique (que j’appelle de mes voeux) à 27. Il faut revoir l’échelle d’action.

Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion d’assister à une conférence de Jacques Delors sur la crise et l’Europe. Bon, j’avoue ne pas avoir été « transcendé » par le propos et l’analyse que j’ai trouvés d’une certainement manière pessimistes par défaut d’enthousiasme. En même temps, je le comprends Jacques Delors. J’ai moi-même de grandes difficultés à trouver des ressorts enthousiasmants sur la question européenne. Il en est néanmoins ressorti une idée que je partage volontiers : il faut créer l’Europe politique autour d’un groupe de pays resserré. Delors propose de construire autour de l’Union Economique et Monétaire : la zone Euro. A mes yeux, ce n’est pas la bonne échelle. L’euro, ce n’est pas seulement l’Allemagne ou la France, c’est aussi la Slovénie, le Portugal, la Grèce (!) et demain (en 2011) l’Estonie. Soit 17 pays et 325 millions d’habitants. Bref, ça ne changerait pas grand chose à la situation actuelle d’autant plus que la crise et le cas grec en particulier, ont révélés que l’Union Monétaire n’avait pas entrainé la nécessaire harmonisation des politiques économiques et fiscales des états membres, condition indispensable à l’émergence d’un vrai bloc politique, stable, solide et homogène économiquement.

Ce que je souhaite, c’est l’acceptation de plusieurs niveaux d’Europe, au moins 3. Le premier, c’est l’Union Européenne actuelle et l’idée de la paix par les échanges commerciaux et par le marché commun. L’objectif premier serait de niveler par le haut, les niveaux de vie des populations concernées. Il faut l’étendre au maximum tant le rapport coûts/bénéfices est profitable pour tous. Alors oui à la Turquie, à l’Ukraine, à l’Albanie et pourquoi pas au Maroc. Ce niveau devrait s’accompagner d’une forme de « protectionnisme » européen sur des critères sociaux et environnementaux. L’Europe doit rester une zone de progrès et ne doit pas succomber trop facilement au nivellement mondial par le bas vers lequel semble nous emmener le manque de régulation.

Le deuxième niveau serait celui de la zone euro actuelle. Une monnaie commune en contrepartie de critères fiscaux, de stabilité économique et de fondements structurels satisfaisants. En gros, les conditions du Pacte de Stabilité et de Croissance. La zone euro a vocation à accueillir les pays de l’UE volontaires et capables de démontrer leurs capacités à satisfaire aux exigences requises. Le cas grec ne doit pas se reproduire. Les déclarations ne suffisent pas, une monnaie commune doit impliquer un certain contrôle supranational. Comme le dit Jacques Delors, l’Europe c’est accepter de renoncer à une partie de notre souveraineté nationale pour un intérêt plus général. Il y a un nécessaire besoin de solidarité, avec tout ce que cela implique, entre les pays membres.

Troisième niveau, et ce serait ça la nouveauté, la constitution d’un bloc européen politique. Les pays concernés seraient à définir mais je considère que le couple franco-allemand doit en être la colonne vertébrale. Pour y parvenir, les pays devront renoncer à une part encore plus grande de leur souveraineté propre. Cela demandera de l’honnêteté, du courage (?), de la pédagogie de la part des responsables politiques et de la raisonnabilité, une grande capacité d’écoute et de compréhension de la part des populations concernées. Il s’agirait d’avoir une véritable politique étrangère commune et des objectifs intérieurs communs sur le principe du « on est plus fort ensemble que chacun dans son coin », moteur important de l’histoire de la construction européenne. Finalement, il ne s’agit en rien de « bouleverser » la construction européenne mais de « prolonger » et de faire vivre les fondements du projet initial. Si « rupture » il doit y avoir, c’est avec le populisme tendance nationaliste où le coq aime à s’essuyer les pieds sur les étoiles du drapeau européen et où la Brabançonne se chamaille un peu trop fort avec l’Hymne à la Joie. Une mutualisation de nos investissements en recherche et développement, des politiques communes dans les domaines militaire, de l’énergie, une politique économique et fiscale commune nous permettraient certainement de faire face de bien meilleure manière aux enjeux du XXIe siècle, en constituant une véritable puissance européenne, capable de faire entendre une unique mais solide voix.

Je voulais faire court et je suis déjà bien long, je ne rentrerai donc pas dans les détails de cette Europe politique que je souhaite ardemment (j’y reviendrai certainement dans un prochain article), mais je voulais exprimer mon ou mes rêves d’Europe, mes états d’âme sur le sujet et peut-être réussir à (me) convaincre que tout n’est pas perdu et qu’il est nécessaire de rester ambitieux, tout en étant pragmatique, en ce qui concerne la construction européenne, porteuse de si belles valeurs et de modernité pour envisager un avenir progressiste. D’un article à l’autre, je me répète mais ne succombons pas au poujadisme, au nationalisme et à notre propre populisme. Voyons plus grand. Voyons plus loin. Ne soyons pas de bêtes conservateurs mais des progressistes acharnés. Seule l’Europe peut nous permettre d’assouvir nos ambitions collectives à long terme alors sachons lui donner suffisamment de corps et d’âme pour y parvenir.

A suivre…

Une réflexion sur « Rêve(s) d’Europe »

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