Reproduction sociale : déterminisme, inégalité, fiscalité

Ca m’a pris du temps mais désormais, j’aime me qualifier de libéral. J’aime la provocation que ce terme suggère, d’autant que je revendique mon appartenance à la « gauche ». J’ai un article sur le feu intitulé « Moi, libéral ? » que je vous soumettrai prochainement mais pour faire simple, mon libéralisme se tient dans la promesse qu’il suggère : l’émancipation des individus. Mais pourquoi vous parle-je de cela alors que le présent billet est censé parler de « reproduction sociale » ? Parce qu’aussi surprenant que cela puisse paraître, être libéral peut amener à soutenir des propositions qui s’apparentent à du néo-marxisme. Je vais m’en expliquer.

Tous partis confondus ou presque, nos femmes et hommes politiques sont tous d’accord sur un constat : l’ascenseur social est en panne dans notre pays. Derrière cette expression toute faite se cache notre incapacité à assurer une forme de réussite pour chacun et une équité dans les chances de réussir. La sensation de « panne » est renforcée par un fort sentiment générationnel : nous sommes la première génération à devoir vivre dans l’idée de « limiter la casse », à ne pouvoir au mieux, qu’espérer avoir un niveau de vie relatif similaire à celui de nos parents. Mettre cet état de fait sur le seul dos de la « crise » serait une grossière erreur. Je le dis souvent et le répéterai encore mais la fin de la récré a déjà sonné depuis longtemps. La génération de mes parents (les fameux baby-boomers) a mangé tout notre pain blanc, faisant de nous des baby-loosers. A eux les fruits de la croissance de l’après-guerre, de la société de consommation, de l’amélioration des conditions de vie. A nous les enjeux environnementaux, la dette publique et la déprime collective. La mondialisation n’arrange pas notre pessimisme qui nous condamne à penser que notre « modèle » est en déclin.

Si je reste persuadé que tout n’est pas aussi noir et qu’il nous reste encore, heureusement, des raisons d’espérer et de construire un avenir progressiste, il ne faut pas non plus nier que les raisons d’être optimiste, en terme de générations, n’ont rarement été aussi faibles que maintenant. Dans ce climat économique, social et sociétal pesant, les échecs et écueils de notre Etat sont encore plus criants. Aussi, la question de « l’ascenseur social » est cruciale car lorsque la situation économique se durcit, il semble plus que jamais qu’il vaut mieux être « bien né » pour réussir. Quand je dis « bien né », cela recouvre plusieurs types de réalités.

Une réalité économique tout d’abord. C’est un truisme que de dire qu’il est plus facile de réussir en étant fille ou fils de milliardaires que de smicards. Naître dans une famille aisée (pas nécessairement milliardaire, mais aisée) augmente mécaniquement le nombre d’opportunités de réussite : réseaux, études financées, recours aux écoles privées et/ou aux cours particuliers, … L’école de la République a notamment pour mission de limiter l’impact du milieu social dans lequel nous naissons en travaillant sur l’égalité des chances. Force est de constater qu’elle y parvient de moins en moins. Exemple criant : le manque de diversité sociale parmi les élèves des grandes écoles. Les statistiques sont cruelles et montrent à quel point la catégorie socioprofessionnelle des parents influe sur les résultats scolaires :

Cette situation inégalitaire au début de la sixième ne fait que se renforcer jusqu’à la fin des études. On a coutume de dire que les enfants de profs deviennent profs, les enfants de médecins, médecins, les enfants d’énarques, énarques, … Si l’on peut expliquer une partie de la reproduction sociale par l’aspect culturel (on s’oriente plus facilement vers ce que l’on connaît), il n’en reste pas moins un fort déterminisme social qu’un pays progressiste tel que se veut être la France ne peut accepter.

Au-delà des prégnants aspects socio-économiques se surajoute de plus en plus une dimension géographique. L’endroit de France où vous naissez impacte de plus en plus fortement vos chances de réussite. L’échec des ZEP et de la carte scolaire actuelle ne fait que renforcer le sentiment de ghettoïsation d’une partie grandissante de la jeunesse. Et ce ne sont pas les quelques sparadraps de type conventions ZEP à Sciences-Po qui résoudront l’immense chantier républicain qu’est l’égalité des chances.  En plus du caractère géographique, il existe également d’autres facteurs discriminants dans la capacité à réussir : l’origine ethnique, la consonance du nom, la couleur de la peau, le référentiel culturel… On ne peut que déplorer et se scandaliser qu’un jeune ayant réussi à surpasser les handicaps liés à la catégorie socio-professionnelle de ses parents, de son quartier d’origine, … ayant obtenu les diplômes classiquement requis pour accéder à tel ou tel type de poste se voit encore frontalement discriminé dans sa recherche d’emploi, elle-même handicapée par la discrimination au logement, j’en passe et des meilleures. L’égalité des chances s’apparente plus que jamais à un voeu pieu pour de plus en plus de jeunes.

Dans un sens comme dans l’autre, ces déterminismes sont souvent cumulatifs rendant les passerelles ou le passage par les escaliers plutôt que par l’ascenseur en panne, rares et amenant les médias comme les politiques à communiquer par des contre-exemples de réussite pour justifier que tout ne va pas si mal. Les taux de chômage dans les quartiers dits « difficiles » (le mot en lui-même est signifiant) est une réponse aux optimistes de circonstance. Sans être fataliste, il est temps de prendre la mesure des enjeux.

L’école est centrale sur ce sujet. Mais si elle est une composante essentielle des solutions à trouver, elle n’est ni responsable de tout, ni en mesure de répondre à tout. Quand bien même l’école primaire et secondaire parvenait à la perfection en terme d’égalité des chances, gommant les disparités liées à l’origine sociale, géographique et culturelle, elle ne résoudrait pas la question de la professionnalisation et de l’entrée dans la vie active, moment où se mesure de manière encore plus violente l’inégalité des chances. Les bourses universitaires sont insuffisantes pour se consacrer exclusivement aux études. Les droits d’inscriptions dans les grandes écoles sont prohibitifs même si certaines font des efforts pour moduler les tarifs d’entrée. Par-delà l’aspect financier, il existe une véritable barrière psychologique qui éloigne un grand nombre d’élèves ne se sentant pas « légitimes » pour postuler à ces grandes écoles. Cette barrière peut s’expliquer pour des raisons de référentiels culturels (la profession des parents notamment) mais aussi pour des raisons de « sécurité économique ». Il est bien plus facile d’entreprendre un parcours d’études longues si l’on sait que ses parents peuvent aider le cas échéant. La nécessité d’autonomie financière modifie le rapport aux études et à l’emploi.

On pourrait envisager de résoudre ces problématiques en renforçant fortement le système de bourses, en favorisant des dynamiques de discrimination positive et en recomposant une carte scolaire efficace. Toutes ces pistes iraient vraisemblablement dans le bon sens. Mais soyons réalistes, avec près de 2000 milliards d’euros de dette publique à supporter (soit 8 ans de recettes fiscales !) et qui ne cesse de croître, il semble difficile de croire en la mise en place de politiques devant changer en profondeur notre système, forcément coûteuses. Car en dehors des bourses, se posent les questions d’équipements publics, culturels, d’urbanisme, de transport, … Le gouvernement actuel a été dans l’incapacité de mettre en place son plan « Espoir Banlieues » et il y a peu de raisons d’être plus optimiste quelque soit le prochain gouvernement tant les contraintes budgétaires seront fortes.

Aussi, il est temps d’envisager de lutter de manière un peu plus radicale contre le déterminisme social. Une des pistes les plus crédibles à explorer selon moi concerne la fiscalité liée aux successions. Quand on me parle de reproduction sociale, je pense immédiatement à la question des héritages. Qu’y a t-il de plus inégalitaire que la transmission patrimoniale ? Qui choisit ses parents et leur niveau socio-économique ? N’est-ce pas profondément injuste que de voir se reproduire des élites (au sens large) du simple fait que certain(e)s sont en mesure d’hériter d’un patrimoine important lors du décès des parents ? Vous voyez poindre mon côté « néo-marxiste » pour défendre une position très libérale qu’est l’égalité des chances ?

D’autant que la fonction économique de l’héritage évolue avec le temps par l’allongement de la durée de la vie. Si la génération de nos grands-parents, voire de nos parents héritait vers 40 ans, il est désormais monnaie courante d’hériter une fois la retraite arrivée, alors que la constitution de son propre capital financier et/ou économique est déjà faite, où le besoin de liquidités est le plus faible. Je suis d’ailleurs très étonné de la position plus que timorée des partis de gauche et même d’extrême gauche sur la question des successions alors que l’héritage est la première des causes d’inégalité en France et ce n’est pas les dispositions mises en place par Nicolas Sarkozy en 2005 qui vont dans le sens de la limitation de l’impact inégalitaire des transmissions patrimoniales.

Aujourd’hui, si vous avez la chance de faire partie des plus fortunés, en cas de succession, votre patrimoine sera taxé au maximum à 40 %. Je pense qu’il faudrait monter ce taux à 75 ou 80 % et l’appliquer pour tout le monde après un abattement de 10 000 euros par exemple et aller jusqu’à 95 % ou plus pour les grandes fortunes. Il est évident que cette forte taxation (qui pourrait s’apparenter à la croisade américaine de Warren Buffett et Bill Gates auprès des milliardaires) doit être consacrée à une meilleure redistribution pour financer des mesures allant vers davantage d’équité. Le fruit de l’impôt sur les successions pourrait être entièrement consacré à la mise en place d’une bourse d’autonomie pour chaque jeune arrivé à la majorité. Cette allocation pourrait être de 50, 70 ou 100 000 euros (il faut trouver le montant correspondant au point d’équilibre fiscal). Elle serait versée en une fois ou sous forme de rente à tous les jeunes âgés de 18 ans, quelque soit leur origine sociale. Elle permettrait de responsabiliser chaque jeune majeur et lui permettre de financer ses choix pour sa réussite : études, création d’entreprise, apport immobilier, … Cette allocation ne gommera pas toutes les inégalités sociales mais devrait permettre à tous d’envisager sa propre réussite plus sereinement et réduire l’effet « plafond de verre » qui bloque la mobilité sociale. A chacun de faire les bons choix et d’en assumer les conséquences : il est possible de payer plusieurs années d’études ou d’acheter une Porsche. Mais chacun retrouve un potentiel qui n’existe pas ou trop peu aujourd’hui.

Afin de financer l’ensemble (si l’on prend la somme de 70 000 euros par exemple, cela représenterait 56 milliards d’euros à trouver chaque année), outre la taxation très élevée des successions, cette allocation devrait se substituer à d’autres aides existantes. Il faut également considérer que la majeure partie de ces 56 milliards retournerait rapidement dans l’économie avec son lot de TVA et autres contributions sociales et fiscales. Cette allocation doit aussi améliorer l’insertion professionnelle (par de meilleures formations notamment) et la création d’activités, augmentant mécaniquement les recettes des régimes sociaux et diminuant les dépenses en terme de chômage par exemple. Il s’agit de changer complètement de paradigme en terme de redistribution sociale et de réussite « républicaine » en donnant un nouvel élan basé sur la réussite de chacun permise par une société plus redistributrice et plus juste, allant à l’encontre du déterminisme social. Chacun a le droit d’espérer. Chacun doit pouvoir espérer. Mon idéal républicain essaie de se traduire dans cette volonté d’équité et d’émancipation individuelle.

Bien sûr, tout cela doit être approfondi. Tous les aspects doivent être mesurés, anticipés. J’ai également conscience que l’idée de taxer très fortement les successions peut en déstabiliser plus d’un. Mais avouez qu’il est difficile de légitimer la reproduction sociale par l’héritage tout en défendant l’égalité des chances et dénonçant les injustices de notre société. J’entends les parents qui veulent « laisser quelque chose à leurs enfants ». Mais pensez que vos enfants auront plus de 60 ans quand vous mourrez ! Et que doit-on dire aux enfants du voisin qui n’a rien et qui n’auront rien ? Qu’ils sont condamnés à se battre dix fois plus et à compter sur la chance pour réussir ? Est-ce là notre idéal de société ? Il ne s’agit pas d’envisager une société communiste (loin de moi cette idée !) mais de créer les conditions de réussite pour le plus grand nombre et de tenter de sortir de notre sinistrose qui, à mon humble avis, n’est pas prête de s’arrêter si nous ne traitons pas les choses en profondeur. Et pour les plus inquiets, la valeur d’un héritage devrait être plus souvent faite de biens sentimentaux (objets, photos, …) que d’argent et de biens immobiliers… Et ça limiterait d’autant les conflits familiaux.

Tout ceci n’est qu’un blog et le travail à fournir autour de cette question serait immense pour le jeune homme que je suis et pour lequel ce n’est pas le métier (mais je ne désespère pas ^^). Mais j’entends beaucoup parler de fiscalité comme enjeu majeur pour les échéances électorales de 2012. Malheureusement, tout ce que je lis sur le sujet jusqu’à présent ne me rend guère confiant. Soit le contenu est d’une pauvreté abyssale, soit les propositions intéressantes (citons les travaux de la commission Attali ou ceux de la fondation Terra Nova), ne seront à mon avis, pas portées par les candidats à la présidentielle pour des raisons démagogiques et électoralistes. La situation de nos comptes publics n’est pas compatible avec les promesses classiques des campagnes électorales et à défaut de promettre l’impossible, les candidats se contenteront probablement de ne pas trop évoquer la question. Espérons que je me trompe…

A suivre …

6 réflexions sur « Reproduction sociale : déterminisme, inégalité, fiscalité »

  1. Merci pour votre compliment.
    Il est évident que l’exemplarité est une vertu plus que nécessaire pour l’exercice politique. Et même si je préfère les paramètres d’analyse et de comparaison objectifs, je ne conteste pas le moins du monde la force des symboles, en démocratie de surcroît et plus encore au regard de notre tradition républicaine.
    Quant a savoir si « être de gauche ou être de droite » a encore un sens, cela me donne envie de faire un article sur le sujet tant il y a de façons différentes d’envisager cette distinction… Rendez-vous dans quelques jours !

  2. Un propos très intéressant au sujet des élites : http://www.politis.fr/Les-Pincon-Charlot-La-guerre-des,15263.html?utm_source=twitterfeed&utm_medium=facebook

    Extrait (à la fin) :
    Politis.fr : Croyez-vous en une société sans élites ?

    Michel Pinçon : Je crois en une société où il n’y aurait que des élites. Avec un réel partage de la culture et des connaissances. Car le problème aujourd’hui n’est pas seulement la concentration de la richesse matérielle aux mains d’une minorité, c’est que la richesse culturelle et intellectuelle n’est pas accessible pour tous.

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