Dépasser la Ve République

On a tendance à l’oublier, ou plutôt à ne jamais y penser, mais une constitution, bien qu’étant faite pour être durable n’a pas vocation à être immuable. Or voilà qu’en France, nous sommes sous la Ve République depuis 1958. Autant dire que la grande majorité d’entre nous n’a réellement connu qu’elle. Bien sûr, notre Constitution a évolué, récemment encore, notamment avec la mise en place du quinquennat. Néanmoins, je crois que globalement, notre Constitution est vieillissante, à l’origine de certains problèmes actuels fondamentaux et clairement inadaptée aux aspirations du XXIe siècle. Je vais tenter de m’en expliquer et d’aborder des axes à suivre pour moderniser ce qui est à la base du fonctionnement institutionnel de notre pays. Je ne suis pas constitutionnaliste et il ne s’agit pas de « rédiger » ce que pourrait être la constitution d’une VIe République mais d’envisager les grandes évolutions que je juge nécessaires pour aborder l’avenir du mieux possible.

La Ve, un régime semi-présidentiel

La Ve République a été construite pour le Général De Gaulle. En clair, elle fait du Président de la République un acteur incontournable et permanent  de la vie publique alors que durant la IIIe et IVe républiques, le Président avait un rôle avant tout honorifique, le leader de l’exécutif étant alors le Président du Conseil. Avec la Ve République, les choses changent de manière radicale : le Président de la République devient le chef réel de l’exécutif. Sa « légitimité » à jouer ce rôle sera renforcée en 1962 avec l’adoption de l’élection au suffrage universel direct du Président. Parmi ses pouvoirs les plus importants, on retrouve le fait de nommer et défaire le Premier Ministre, d’organiser des référendums et surtout de dissoudre l’Assemblée Nationale.

Ce point est essentiel car il justifie le fait que nous ne sommes pas dans un vrai régime présidentiel comme c’est le cas aux Etats-Unis, où les pouvoirs entre le législatif et l’exécutif sont clairement séparés. En France, avec la Ve République, c’est un peu bâtard en fait. Nous ne sommes ni dans un vrai régime parlementaire, ni dans un véritable régime présidentiel. Un régime parlementaire suppose une responsabilité de l’exécutif devant le législatif, ce qui semble être le cas en France puisque le Parlement peut voter une motion de censure entraînant la démission forcée du gouvernement. Toutefois, si le Premier Ministre et le gouvernement doivent rendre des comptes à la représentation nationale, ce n’est pas le cas du Président. D’ailleurs, ce dernier dissoudra certainement l’Assemblée Nationale en cas de motion de censure votée. Dans tous les cas, le Président conserve des prérogatives propres et une légitimité politique forte par son élection directe au suffrage universel.

Le quinquennat et l’hyper-président

Jusqu’à la réforme du Quinquennat, le pouvoir de dissolution de l’Assemblée Nationale a entraîné des périodes de cohabitation qui bien que semblant plaire aux Français (j’y reviendrai), ont créé une forme d’absurdité politique où le pouvoir exécutif se trouve partagé entre deux visions politiques différentes, ne facilitant pas tellement la lisibilité et renvoyant le Président à son rôle de garant de la Constitution, écarté des choix de politique générale, effaçant la légitimité acquise lors de l’élection avec en sus, un petit côté « désaveu permanent », le Président étant « condamné » à subir publiquement son propre échec par une impotence quasi-totale jusqu’aux prochaines élections. Avec le quinquennat, il serait surprenant qu’un Président précipite des élections anticipées en dissolvant l’Assemblée même si rien ne l’interdit. Aussi, et Nicolas Sarkozy en est un flagrant exemple, le quinquennat a fortement renforcé la position du Président et son rôle dans l’exécutif avec l’apparition du concept « d’hyper-présidence », de l’affaiblissement sensible du rôle du Premier Ministre et surtout, et c’est de loin l’aspect le plus regrettable, l’affirmation d’un parlement godillot, juste prompt à valider à la chaîne les lois proposées pour l’essentiel par le gouvernement. Le quinquennat a déséquilibré fortement le rapport de force exécutif/législatif au détriment du Parlement.

Plus haut, je disais que les Français semblaient plutôt favorables aux périodes de cohabitation (je ne retrouve pas une « lointaine » étude sur le sujet qu’il me semble avoir parcourue il y a quelques mois). Cela s’explique certainement par l’impression que la cohabitation donne sur un meilleur partage des pouvoirs. Parallèlement, la défiance envers le monde politique en général n’a jamais été si grande. Or, et comme je l’ai déjà répété dans deux articles, dont le premier de ce blog, la confiance est un élément essentiel à la bonne santé d’une société. Aussi, je pense qu’une des premières réformes institutionnelles à entreprendre pour augmenter le niveau de confiance des citoyens en leurs dirigeants politiques est de renforcer le pouvoir politique de ceux censés les représenter : les députés.

Une priorité : renforcer le rôle du Parlement

Pour renforcer le rôle des parlementaires, députés ET sénateurs, deux grands axes sont à envisager : l’affaiblissement du Président de la République et l’augmentation de la crédibilité et du taux d’implication des parlementaires. En fait, plus que l’affaiblissement, je militerais quasiment pour son effacement. En gros, je veux faire du Président français une sorte de Reine d’Angleterre : une institution aux pouvoirs très limités ayant avant tout un rôle symbolique représentant l’unité du pays, comme c’est le cas dans de nombreuses démocraties européennes. Pour commencer, il faudrait supprimer son élection au suffrage universel direct en la remplaçant par une élection indirecte passant par un vote dans les deux chambres (Assemblée Nationale et Sénat). De cette façon, la tête de l’exécutif serait donnée au Premier Ministre (comme dans toute l’Europe ou presque), chef réel du gouvernement et responsable devant l’Assemblée. La légitimité démocratique dans une démocratie représentative comme la nôtre doit être confiée avant tout à celles et ceux qui votent la loi et non à une personne seule, qui se présenterait comme l’homme ou la femme providentielle, personnalisant à outrance le pouvoir avec toutes les conséquences négatives que nous connaissons. Qu’on l’aime ou non, Nicolas Sarkozy polarise tellement l’attention médiatique que nous en sommes à un moment paradoxal où la couverture de la vie politique n’a jamais été si grande en terme de temps consacré et où la politique au sens strict du terme n’est quasiment jamais abordée.

Par ailleurs, qui connait son ou sa député-e ? Je ne parle pas spécifiquement de vous qui venez sur ce blog, vraisemblablement intéressés par la politique mais interrogez vos collègues, vos amis, votre famille ? Et sur nos 577 députés, combien sommes-nous capables de citer ? 10, 20, 40 ? Pour améliorer leur rôle et leur implication dans la vie politique, la première des choses serait de rappeler, de leur rappeler (!) que, bien qu’étant élus dans des circonscriptions, ce sont les représentants de la Nation toute entière. Trop souvent les députés eux-mêmes se prennent pour des élus locaux, même ceux n’ayant pas de double-casquette. J’en profiterais d’ailleurs pour fortement diminuer voire abolir la réserve parlementaire. Bien que n’étant pas farouchement opposé au cumul des mandats auquel on peut trouver des avantages réels, il faut quand même y mettre des limites en définissant un certain nombre de fonctions incompatibles avec le mandat de parlementaire (maire d’une ville de plus de 30 000 habitants, président d’une collectivité locale, …). Le don d’ubiquité étant assez rare, je ne pense pas que l’on puisse s’investir sérieusement dans deux mandats théoriquement chronophages.

Réviser le mode de scrutin législatif

Cela soulève aussi la question du type de scrutin. C’est un peu technique mais actuellement, pour les législatives, les députés sont élus au suffrage universel direct majoritaire uninominal à deux tours. Ouf ! « Suffrage universel direct », cela signifie que tout le monde en situation de voter participe au suffrage, majoritaire cela signifie, par opposition à « proportionnel », que le siège est accordé à celui qui a remporté la majorité des voix dans chaque circonscription. Ainsi, le résultat final ne reflète pas la répartition réelle des voix. Ceci explique pourquoi par exemple, le Front National n’a pas de représentant au Parlement contrairement au Parti Communiste, qui malgré un nombre de voix plus faible bénéficie d’accords électoraux avec le Parti Socialiste dans certaines circonscriptions. Ce scrutin majoritaire est rendu possible par l’aspect « uninominal » du scrutin, c’est-à-dire que l’on vote pour une personne et non pour une liste comme c’est le cas pour les élections municipales ou européennes.

Aussi, pour renforcer l’aspect « national » du député, je pense qu’il faudrait revenir à un scrutin plurinominal, c’est-à-dire par liste, et revenir sur l’aspect majoritaire du vote pour éviter le côté « confiscatoire », afin que chaque citoyen puisse se reconnaître dans son vote, quel qu’il soit et parce que je pense qu’il vaut mieux combattre les idées des extrêmes par la confrontation des idées et des projets que par des artifices politiciens. Cela suppose que les partis dits « républicains » et de « gouvernement » soient en mesure de leur opposer des argumentaires crédibles et solides…Ce choix de scrutin résoudrait la question du découpage électoral, des parachutages politiques et de nombre de cas de cumul des mandats tout en renforçant la portée nationale des députés.

Responsabiliser les députés

Pour autant, le changement de mode de scrutin ne va pas automatiquement rendre nos députés plus investis et impliqués dans le travail parlementaire. Un petit tour sur ce site permet de ce rendre compte qu’un certain nombre de députés (peut-être le ou la vôtre ?) ont une activité parlementaire faible pour ne pas dire inexistante. Alors bien sûr, le travail parlementaire ne peut pas se mesurer uniquement aux nombres de questions posées ou d’amendements déposés. Il faut prendre en compte le travail en commission, en mission, en groupe politique, … Toujours est-il que je pense qu’il faut définir un seuil de participation minimale en dessous duquel il faudrait appliquer des retenues sur l’indemnité parlementaire des élus, comme certains conseils locaux l’ont déjà mis en place. On pourrait penser aller jusqu’au concept « d’abandon de siège » après un certain temps d’inactivité notoire où le parlementaire perdrait son siège au profit de la première personne non-élue de sa liste aux dernières élections.

En plus d’éventuelles sanctions, il faut obliger  les parlementaires, d’une manière ou d’une autre, à rendre des comptes sur leurs travaux. Cela passe par des outils de transparence, des comptes-rendus de mandat réguliers, l’utilisation des nouvelles technologies et j’en passe. Chacun a le droit de savoir ce que produisent celles et ceux à qui il a donné mandat pour la gestion publique et politique de son pays. C’est la base de l’exercice de sa citoyenneté.

Vers une VIe République ?

Sans rentrer dans tous les détails (et parce que j’oublierais forcément des choses essentielles et que la tartine est déjà bien longue), à la question « faut-il en finir avec la Ve République ? », je réponds oui, sans hésitation. Bien sûr, passer à la VIe République ne se limite ni à changer de nom, ni simplement aux quelques points que je viens d’aborder. Je n’ai pas parlé du Sénat (que je souhaite non seulement conserver mais renforcer en prolongeant notamment la durée des mandats sénatoriaux !), du rappel des valeurs fondatrices et des principes inaliénables que doit embrasser notre Constitution, des questions d’ordre militaire, de sécurité nationale (eh oui, le fameux bouton rouge), du rôle du Conseil Constitutionnel, des bases de la séparation des pouvoirs, notamment entre l’exécutif et le judiciaire, des collectivités territoriales, … la liste serait longue. J’aurai vraisemblablement l’occasion de revenir sur ces sujets dans de prochains articles mais j’espère avec celui-ci, avoir posé quelques bases de réflexions sur notre Constitution tout en espérant que le projet d’une VIe République, plus moderne, plus démocratique et plus intégrée dans son siècle, soit dans le besace de quelques candidats pour 2012, même si j’en doute…

A suivre…

Reproduction sociale : déterminisme, inégalité, fiscalité

Ca m’a pris du temps mais désormais, j’aime me qualifier de libéral. J’aime la provocation que ce terme suggère, d’autant que je revendique mon appartenance à la « gauche ». J’ai un article sur le feu intitulé « Moi, libéral ? » que je vous soumettrai prochainement mais pour faire simple, mon libéralisme se tient dans la promesse qu’il suggère : l’émancipation des individus. Mais pourquoi vous parle-je de cela alors que le présent billet est censé parler de « reproduction sociale » ? Parce qu’aussi surprenant que cela puisse paraître, être libéral peut amener à soutenir des propositions qui s’apparentent à du néo-marxisme. Je vais m’en expliquer.

Tous partis confondus ou presque, nos femmes et hommes politiques sont tous d’accord sur un constat : l’ascenseur social est en panne dans notre pays. Derrière cette expression toute faite se cache notre incapacité à assurer une forme de réussite pour chacun et une équité dans les chances de réussir. La sensation de « panne » est renforcée par un fort sentiment générationnel : nous sommes la première génération à devoir vivre dans l’idée de « limiter la casse », à ne pouvoir au mieux, qu’espérer avoir un niveau de vie relatif similaire à celui de nos parents. Mettre cet état de fait sur le seul dos de la « crise » serait une grossière erreur. Je le dis souvent et le répéterai encore mais la fin de la récré a déjà sonné depuis longtemps. La génération de mes parents (les fameux baby-boomers) a mangé tout notre pain blanc, faisant de nous des baby-loosers. A eux les fruits de la croissance de l’après-guerre, de la société de consommation, de l’amélioration des conditions de vie. A nous les enjeux environnementaux, la dette publique et la déprime collective. La mondialisation n’arrange pas notre pessimisme qui nous condamne à penser que notre « modèle » est en déclin.

Si je reste persuadé que tout n’est pas aussi noir et qu’il nous reste encore, heureusement, des raisons d’espérer et de construire un avenir progressiste, il ne faut pas non plus nier que les raisons d’être optimiste, en terme de générations, n’ont rarement été aussi faibles que maintenant. Dans ce climat économique, social et sociétal pesant, les échecs et écueils de notre Etat sont encore plus criants. Aussi, la question de « l’ascenseur social » est cruciale car lorsque la situation économique se durcit, il semble plus que jamais qu’il vaut mieux être « bien né » pour réussir. Quand je dis « bien né », cela recouvre plusieurs types de réalités.

Une réalité économique tout d’abord. C’est un truisme que de dire qu’il est plus facile de réussir en étant fille ou fils de milliardaires que de smicards. Naître dans une famille aisée (pas nécessairement milliardaire, mais aisée) augmente mécaniquement le nombre d’opportunités de réussite : réseaux, études financées, recours aux écoles privées et/ou aux cours particuliers, … L’école de la République a notamment pour mission de limiter l’impact du milieu social dans lequel nous naissons en travaillant sur l’égalité des chances. Force est de constater qu’elle y parvient de moins en moins. Exemple criant : le manque de diversité sociale parmi les élèves des grandes écoles. Les statistiques sont cruelles et montrent à quel point la catégorie socioprofessionnelle des parents influe sur les résultats scolaires :

Cette situation inégalitaire au début de la sixième ne fait que se renforcer jusqu’à la fin des études. On a coutume de dire que les enfants de profs deviennent profs, les enfants de médecins, médecins, les enfants d’énarques, énarques, … Si l’on peut expliquer une partie de la reproduction sociale par l’aspect culturel (on s’oriente plus facilement vers ce que l’on connaît), il n’en reste pas moins un fort déterminisme social qu’un pays progressiste tel que se veut être la France ne peut accepter.

Au-delà des prégnants aspects socio-économiques se surajoute de plus en plus une dimension géographique. L’endroit de France où vous naissez impacte de plus en plus fortement vos chances de réussite. L’échec des ZEP et de la carte scolaire actuelle ne fait que renforcer le sentiment de ghettoïsation d’une partie grandissante de la jeunesse. Et ce ne sont pas les quelques sparadraps de type conventions ZEP à Sciences-Po qui résoudront l’immense chantier républicain qu’est l’égalité des chances.  En plus du caractère géographique, il existe également d’autres facteurs discriminants dans la capacité à réussir : l’origine ethnique, la consonance du nom, la couleur de la peau, le référentiel culturel… On ne peut que déplorer et se scandaliser qu’un jeune ayant réussi à surpasser les handicaps liés à la catégorie socio-professionnelle de ses parents, de son quartier d’origine, … ayant obtenu les diplômes classiquement requis pour accéder à tel ou tel type de poste se voit encore frontalement discriminé dans sa recherche d’emploi, elle-même handicapée par la discrimination au logement, j’en passe et des meilleures. L’égalité des chances s’apparente plus que jamais à un voeu pieu pour de plus en plus de jeunes.

Dans un sens comme dans l’autre, ces déterminismes sont souvent cumulatifs rendant les passerelles ou le passage par les escaliers plutôt que par l’ascenseur en panne, rares et amenant les médias comme les politiques à communiquer par des contre-exemples de réussite pour justifier que tout ne va pas si mal. Les taux de chômage dans les quartiers dits « difficiles » (le mot en lui-même est signifiant) est une réponse aux optimistes de circonstance. Sans être fataliste, il est temps de prendre la mesure des enjeux.

L’école est centrale sur ce sujet. Mais si elle est une composante essentielle des solutions à trouver, elle n’est ni responsable de tout, ni en mesure de répondre à tout. Quand bien même l’école primaire et secondaire parvenait à la perfection en terme d’égalité des chances, gommant les disparités liées à l’origine sociale, géographique et culturelle, elle ne résoudrait pas la question de la professionnalisation et de l’entrée dans la vie active, moment où se mesure de manière encore plus violente l’inégalité des chances. Les bourses universitaires sont insuffisantes pour se consacrer exclusivement aux études. Les droits d’inscriptions dans les grandes écoles sont prohibitifs même si certaines font des efforts pour moduler les tarifs d’entrée. Par-delà l’aspect financier, il existe une véritable barrière psychologique qui éloigne un grand nombre d’élèves ne se sentant pas « légitimes » pour postuler à ces grandes écoles. Cette barrière peut s’expliquer pour des raisons de référentiels culturels (la profession des parents notamment) mais aussi pour des raisons de « sécurité économique ». Il est bien plus facile d’entreprendre un parcours d’études longues si l’on sait que ses parents peuvent aider le cas échéant. La nécessité d’autonomie financière modifie le rapport aux études et à l’emploi.

On pourrait envisager de résoudre ces problématiques en renforçant fortement le système de bourses, en favorisant des dynamiques de discrimination positive et en recomposant une carte scolaire efficace. Toutes ces pistes iraient vraisemblablement dans le bon sens. Mais soyons réalistes, avec près de 2000 milliards d’euros de dette publique à supporter (soit 8 ans de recettes fiscales !) et qui ne cesse de croître, il semble difficile de croire en la mise en place de politiques devant changer en profondeur notre système, forcément coûteuses. Car en dehors des bourses, se posent les questions d’équipements publics, culturels, d’urbanisme, de transport, … Le gouvernement actuel a été dans l’incapacité de mettre en place son plan « Espoir Banlieues » et il y a peu de raisons d’être plus optimiste quelque soit le prochain gouvernement tant les contraintes budgétaires seront fortes.

Aussi, il est temps d’envisager de lutter de manière un peu plus radicale contre le déterminisme social. Une des pistes les plus crédibles à explorer selon moi concerne la fiscalité liée aux successions. Quand on me parle de reproduction sociale, je pense immédiatement à la question des héritages. Qu’y a t-il de plus inégalitaire que la transmission patrimoniale ? Qui choisit ses parents et leur niveau socio-économique ? N’est-ce pas profondément injuste que de voir se reproduire des élites (au sens large) du simple fait que certain(e)s sont en mesure d’hériter d’un patrimoine important lors du décès des parents ? Vous voyez poindre mon côté « néo-marxiste » pour défendre une position très libérale qu’est l’égalité des chances ?

D’autant que la fonction économique de l’héritage évolue avec le temps par l’allongement de la durée de la vie. Si la génération de nos grands-parents, voire de nos parents héritait vers 40 ans, il est désormais monnaie courante d’hériter une fois la retraite arrivée, alors que la constitution de son propre capital financier et/ou économique est déjà faite, où le besoin de liquidités est le plus faible. Je suis d’ailleurs très étonné de la position plus que timorée des partis de gauche et même d’extrême gauche sur la question des successions alors que l’héritage est la première des causes d’inégalité en France et ce n’est pas les dispositions mises en place par Nicolas Sarkozy en 2005 qui vont dans le sens de la limitation de l’impact inégalitaire des transmissions patrimoniales.

Aujourd’hui, si vous avez la chance de faire partie des plus fortunés, en cas de succession, votre patrimoine sera taxé au maximum à 40 %. Je pense qu’il faudrait monter ce taux à 75 ou 80 % et l’appliquer pour tout le monde après un abattement de 10 000 euros par exemple et aller jusqu’à 95 % ou plus pour les grandes fortunes. Il est évident que cette forte taxation (qui pourrait s’apparenter à la croisade américaine de Warren Buffett et Bill Gates auprès des milliardaires) doit être consacrée à une meilleure redistribution pour financer des mesures allant vers davantage d’équité. Le fruit de l’impôt sur les successions pourrait être entièrement consacré à la mise en place d’une bourse d’autonomie pour chaque jeune arrivé à la majorité. Cette allocation pourrait être de 50, 70 ou 100 000 euros (il faut trouver le montant correspondant au point d’équilibre fiscal). Elle serait versée en une fois ou sous forme de rente à tous les jeunes âgés de 18 ans, quelque soit leur origine sociale. Elle permettrait de responsabiliser chaque jeune majeur et lui permettre de financer ses choix pour sa réussite : études, création d’entreprise, apport immobilier, … Cette allocation ne gommera pas toutes les inégalités sociales mais devrait permettre à tous d’envisager sa propre réussite plus sereinement et réduire l’effet « plafond de verre » qui bloque la mobilité sociale. A chacun de faire les bons choix et d’en assumer les conséquences : il est possible de payer plusieurs années d’études ou d’acheter une Porsche. Mais chacun retrouve un potentiel qui n’existe pas ou trop peu aujourd’hui.

Afin de financer l’ensemble (si l’on prend la somme de 70 000 euros par exemple, cela représenterait 56 milliards d’euros à trouver chaque année), outre la taxation très élevée des successions, cette allocation devrait se substituer à d’autres aides existantes. Il faut également considérer que la majeure partie de ces 56 milliards retournerait rapidement dans l’économie avec son lot de TVA et autres contributions sociales et fiscales. Cette allocation doit aussi améliorer l’insertion professionnelle (par de meilleures formations notamment) et la création d’activités, augmentant mécaniquement les recettes des régimes sociaux et diminuant les dépenses en terme de chômage par exemple. Il s’agit de changer complètement de paradigme en terme de redistribution sociale et de réussite « républicaine » en donnant un nouvel élan basé sur la réussite de chacun permise par une société plus redistributrice et plus juste, allant à l’encontre du déterminisme social. Chacun a le droit d’espérer. Chacun doit pouvoir espérer. Mon idéal républicain essaie de se traduire dans cette volonté d’équité et d’émancipation individuelle.

Bien sûr, tout cela doit être approfondi. Tous les aspects doivent être mesurés, anticipés. J’ai également conscience que l’idée de taxer très fortement les successions peut en déstabiliser plus d’un. Mais avouez qu’il est difficile de légitimer la reproduction sociale par l’héritage tout en défendant l’égalité des chances et dénonçant les injustices de notre société. J’entends les parents qui veulent « laisser quelque chose à leurs enfants ». Mais pensez que vos enfants auront plus de 60 ans quand vous mourrez ! Et que doit-on dire aux enfants du voisin qui n’a rien et qui n’auront rien ? Qu’ils sont condamnés à se battre dix fois plus et à compter sur la chance pour réussir ? Est-ce là notre idéal de société ? Il ne s’agit pas d’envisager une société communiste (loin de moi cette idée !) mais de créer les conditions de réussite pour le plus grand nombre et de tenter de sortir de notre sinistrose qui, à mon humble avis, n’est pas prête de s’arrêter si nous ne traitons pas les choses en profondeur. Et pour les plus inquiets, la valeur d’un héritage devrait être plus souvent faite de biens sentimentaux (objets, photos, …) que d’argent et de biens immobiliers… Et ça limiterait d’autant les conflits familiaux.

Tout ceci n’est qu’un blog et le travail à fournir autour de cette question serait immense pour le jeune homme que je suis et pour lequel ce n’est pas le métier (mais je ne désespère pas ^^). Mais j’entends beaucoup parler de fiscalité comme enjeu majeur pour les échéances électorales de 2012. Malheureusement, tout ce que je lis sur le sujet jusqu’à présent ne me rend guère confiant. Soit le contenu est d’une pauvreté abyssale, soit les propositions intéressantes (citons les travaux de la commission Attali ou ceux de la fondation Terra Nova), ne seront à mon avis, pas portées par les candidats à la présidentielle pour des raisons démagogiques et électoralistes. La situation de nos comptes publics n’est pas compatible avec les promesses classiques des campagnes électorales et à défaut de promettre l’impossible, les candidats se contenteront probablement de ne pas trop évoquer la question. Espérons que je me trompe…

A suivre …