Rêve(s) d’Europe

Ah l’Europe ! Dans ma jeunesse (je passe en mode vieux con de 24 ans), l’Europe était mon idéal. Un idéal bien vivant, prometteur, excitant. J’étais même persuadé que j’embrasserais une carrière à l’accent européen. J’aimais l’histoire de sa construction, ses fondements pacificateurs, ses réussites sociales et économiques. J’aimais ses promesses. J’aimais son potentiel et par dessus tout j’aimais son ancrage réaliste dans notre temps. En clair, au regard des enjeux globaux, de la mondialisation des échanges économiques et de nos idéaux humains (à défaut d’être véritablement humanistes), je trouvais que l’Europe, que l’Union Européenne était la bonne voie à suivre, avec la bonne échelle géopolitique et le bon timing.

J’aimais tout ça et je pensais que cela ne finirait jamais. Et puis, il y a eu 2005, le référendum sur le Traité Constitutionnel. Ce 29 mai 2005  (je me souviendrai de cette date toute ma vie, comme d’autres se souviennent du 10 mai 1981 ou du 21 avril 2002), ce en quoi je croyais est « parti en sucette ». Tout a dérapé en un jour, en un vote. Je me suis senti trahi, trahi à plusieurs niveaux. Par mon peuple et pire encore par les miens, les socialistes, ceux avec qui je pensais partager les mêmes idéaux, le même sens de l’Histoire et (même si je n’y croyais peut-être pas tant que ça), le même besoin de réalisme. Ceux qui avait alors majoritairement voté pour le « Oui » au sein du Parti Socialiste ont révélé leur hypocrisie collective en votant majoritairement pour le « Non » le jour du référendum. Mon rêve européen s’en est trouvé brisé. J’ai déchiré ma carte le lendemain.

B comme …

Je me rappelle ces appels au « Non » accompagnés d’une promesse d’un fameux « Plan B ». Finalement, il fallait comprendre « B » comme « Bordel ». Le « Plan Bordel ». Que pouvions-nous espérer d’une coalition de contestataires, aux raisons multiples et diverses d’être contre le Traité Constitutionnel si ce n’est le « bordel » institutionnel et européen qui suivit ? Quels points communs avaient les visions d’Europe de Jean-Marie Le Pen, Philippe De Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon, Marie-Georges Buffet, Olivier Besancenot et Arlette Laguiller ? Je ne suis déjà pas un grand fan de l’idée référendaire tant elle pousse au populisme de par son aspect binaire : Pour ou Contre. Comme si l’Europe pouvait se prévaloir de décisions aussi simplistes que le tout ou rien. Mais en 2005, en plus du populisme, la promesse d’un « Plan B » y a ajouté le foutage de gueule version grand-format.

Je suis dur et amer dans le constat. Désabusé en fait. 5 ans après, l’Europe n’est pas au mieux de sa forme. Il aura fallu passer par le traité de Lisbonne pour tenter de sauver ce qui restait à sauver de notre avenir institutionnel commun. Je me permets de préciser que je n’étais pas un illuminé trouvant le Traité Constitutionnel de 2005 parfait. Bien sûr qu’il comportait nombre d’écueils et que de mon point de vue, il aurait pu être amélioré. Mais quelle entreprise tout de même. Tenter de réunir 400 millions de personnes autour d’un projet institutionnel pouvait presque s’apparenter à une cause perdue d’avance tant chaque pays y avait des attentes différentes. Et pourtant, ça n’est pas passé loin. Et alors que nous avions d’ores et déjà du mal à nous entendre à 15, de surcroît sans mécanismes institutionnels satisfaisants, nous (les Français) avons refusé d’améliorer les outils. L’élargissement à 27 pays, sans « constitution », a fini d’anéantir mes derniers espoirs d’Europe politique.

Dès lors, il ne faut pas s’étonner de la situation actuelle : sauvetage grec in extremis, Allemagne traînant les pieds, noms d’oiseaux et échanges stériles et puérils entre Paris et Bruxelles, montée de l’extrême droite un peu partout en Europe, replis régionalistes en Espagne, Belgique, Italie, niveaux de participations aux élections européennes extrêmement faibles, même parmi les derniers entrants, inexistence médiatique et politique de Van Rompuy et d’Ashton (vous ne savez pas qui ils sont ?), j’en passe et des meilleures. Quand je vous dis que mon rêve a pris du plomb dans l’aile… Je reste intimement persuadé que sans être facile, la situation actuelle ne serait pas aussi navrante si le Traité de 2005 avait été adopté, si nous n’avions pas mis, par notre vote, fin à plus de 50 ans de construction européenne où nous pouvions encore avoir l’illusion d’être dans la continuité du mouvement initial. Nous avons cassé notre jouet. Mais nous ne pouvons pas refaire l’Histoire.

Et maintenant ?

Malgré tout ça, je ne me refais pas. Je reste un fieffé optimiste. Plein de doutes, de déceptions, d’inquiétudes mais optimiste quand même. Les raisons pour lesquelles je pensais l’Europe comme la voie à suivre n’ont pas disparues. Bien au contraire. L’évolution du monde et ma propre vision du futur me convainquent jour après jour de l’impérieuse nécessité d’Europe. Il y a 5 ans, nous nous sommes mis une belle balle dans le pied mais même en boitant, nous devons continuer. Néanmoins, il nous faut être réalistes. Réalistes sur nos attentes, nos objectifs, notre rôle et surtout réalistes sur notre capacité à rassembler l’ensemble des 27 sur un projet commun. En fait, je ne crois pas que nous serons capables, dans les prochaines années, d’envisager une véritable Europe politique (que j’appelle de mes voeux) à 27. Il faut revoir l’échelle d’action.

Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion d’assister à une conférence de Jacques Delors sur la crise et l’Europe. Bon, j’avoue ne pas avoir été « transcendé » par le propos et l’analyse que j’ai trouvés d’une certainement manière pessimistes par défaut d’enthousiasme. En même temps, je le comprends Jacques Delors. J’ai moi-même de grandes difficultés à trouver des ressorts enthousiasmants sur la question européenne. Il en est néanmoins ressorti une idée que je partage volontiers : il faut créer l’Europe politique autour d’un groupe de pays resserré. Delors propose de construire autour de l’Union Economique et Monétaire : la zone Euro. A mes yeux, ce n’est pas la bonne échelle. L’euro, ce n’est pas seulement l’Allemagne ou la France, c’est aussi la Slovénie, le Portugal, la Grèce (!) et demain (en 2011) l’Estonie. Soit 17 pays et 325 millions d’habitants. Bref, ça ne changerait pas grand chose à la situation actuelle d’autant plus que la crise et le cas grec en particulier, ont révélés que l’Union Monétaire n’avait pas entrainé la nécessaire harmonisation des politiques économiques et fiscales des états membres, condition indispensable à l’émergence d’un vrai bloc politique, stable, solide et homogène économiquement.

Ce que je souhaite, c’est l’acceptation de plusieurs niveaux d’Europe, au moins 3. Le premier, c’est l’Union Européenne actuelle et l’idée de la paix par les échanges commerciaux et par le marché commun. L’objectif premier serait de niveler par le haut, les niveaux de vie des populations concernées. Il faut l’étendre au maximum tant le rapport coûts/bénéfices est profitable pour tous. Alors oui à la Turquie, à l’Ukraine, à l’Albanie et pourquoi pas au Maroc. Ce niveau devrait s’accompagner d’une forme de « protectionnisme » européen sur des critères sociaux et environnementaux. L’Europe doit rester une zone de progrès et ne doit pas succomber trop facilement au nivellement mondial par le bas vers lequel semble nous emmener le manque de régulation.

Le deuxième niveau serait celui de la zone euro actuelle. Une monnaie commune en contrepartie de critères fiscaux, de stabilité économique et de fondements structurels satisfaisants. En gros, les conditions du Pacte de Stabilité et de Croissance. La zone euro a vocation à accueillir les pays de l’UE volontaires et capables de démontrer leurs capacités à satisfaire aux exigences requises. Le cas grec ne doit pas se reproduire. Les déclarations ne suffisent pas, une monnaie commune doit impliquer un certain contrôle supranational. Comme le dit Jacques Delors, l’Europe c’est accepter de renoncer à une partie de notre souveraineté nationale pour un intérêt plus général. Il y a un nécessaire besoin de solidarité, avec tout ce que cela implique, entre les pays membres.

Troisième niveau, et ce serait ça la nouveauté, la constitution d’un bloc européen politique. Les pays concernés seraient à définir mais je considère que le couple franco-allemand doit en être la colonne vertébrale. Pour y parvenir, les pays devront renoncer à une part encore plus grande de leur souveraineté propre. Cela demandera de l’honnêteté, du courage (?), de la pédagogie de la part des responsables politiques et de la raisonnabilité, une grande capacité d’écoute et de compréhension de la part des populations concernées. Il s’agirait d’avoir une véritable politique étrangère commune et des objectifs intérieurs communs sur le principe du « on est plus fort ensemble que chacun dans son coin », moteur important de l’histoire de la construction européenne. Finalement, il ne s’agit en rien de « bouleverser » la construction européenne mais de « prolonger » et de faire vivre les fondements du projet initial. Si « rupture » il doit y avoir, c’est avec le populisme tendance nationaliste où le coq aime à s’essuyer les pieds sur les étoiles du drapeau européen et où la Brabançonne se chamaille un peu trop fort avec l’Hymne à la Joie. Une mutualisation de nos investissements en recherche et développement, des politiques communes dans les domaines militaire, de l’énergie, une politique économique et fiscale commune nous permettraient certainement de faire face de bien meilleure manière aux enjeux du XXIe siècle, en constituant une véritable puissance européenne, capable de faire entendre une unique mais solide voix.

Je voulais faire court et je suis déjà bien long, je ne rentrerai donc pas dans les détails de cette Europe politique que je souhaite ardemment (j’y reviendrai certainement dans un prochain article), mais je voulais exprimer mon ou mes rêves d’Europe, mes états d’âme sur le sujet et peut-être réussir à (me) convaincre que tout n’est pas perdu et qu’il est nécessaire de rester ambitieux, tout en étant pragmatique, en ce qui concerne la construction européenne, porteuse de si belles valeurs et de modernité pour envisager un avenir progressiste. D’un article à l’autre, je me répète mais ne succombons pas au poujadisme, au nationalisme et à notre propre populisme. Voyons plus grand. Voyons plus loin. Ne soyons pas de bêtes conservateurs mais des progressistes acharnés. Seule l’Europe peut nous permettre d’assouvir nos ambitions collectives à long terme alors sachons lui donner suffisamment de corps et d’âme pour y parvenir.

A suivre…

Du bruit et des odeurs… Et notre idéal dans tout ça ?

Vous n’aurez certainement pas manqué ces derniers temps, cette volonté de (re)mettre la déchéance de la nationalité dans l’arsenal des peines possibles pour les Français non-Français de souche (!) qui auraient porté atteinte à des dépositaires de l’autorité de l’Etat. Quelques jours plus tard, il est suggéré d’étendre cela à d’autres crimes (excision, traitements inhumains, délinquance grave, …). Plus fort encore, la possibilité envisagée de ne pas octroyer la nationalité française à des mineurs nés en France (!) mais de parents non-Français qui auraient commis des actes de délinquance aggravée. Bref, pour faire simple, il s’agit ni plus ni moins que de créer deux catégories de Français avec des droits différenciés. Une sorte de permis à points de « bon Français » pour toutes celles et ceux qui auraient eu le malheur de ne pas avoir tirer les bons numéros à la loterie de la naissance. Et pourtant …

C’était il y a 19 ans :

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Ces mots de Jacques Chirac en 1991 trouvent un écho tout à fait actuel dans ce climat de plus en plus pesant sur les questions d’immigration, d’identité nationale, de sécurité. Seulement voilà. Le bruit que j’entends est celui des bottes. L’odeur celle des discours nauséabonds de ces derniers mois.

De la déchéance de la nationalité à la déchéance de la nation

Vous n’aurez certainement pas manqué ces derniers temps, cette volonté de (re)mettre la déchéance de la nationalité dans l’arsenal des peines possibles pour les Français non-Français de souche (!) qui auraient porté atteinte à des dépositaires de l’autorité de l’Etat. Quelques jours plus tard, il est suggéré d’étendre cela à d’autres crimes (excision, traitements inhumains, délinquance grave, …).  Plus fort encore, la possibilité envisagée de ne pas octroyer la nationalité française à des mineurs nés en France (!) mais de parents non-Français qui auraient commis des actes de délinquance aggravée. Bref, pour faire simple, il s’agit ni plus ni moins que de créer deux catégories de Français avec des droits différenciés. Une sorte de permis à points de « bon Français » pour toutes celles et ceux qui auraient eu le malheur de ne pas avoir tirer les bons numéros à la loterie de la naissance. Et pourtant …

Article premier de notre Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » Aïe ! En clair, ça ne va pas le faire. Ça ne DOIT pas le faire :   » […] sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Bordel, c’est beau comme projet de société non ? Et pour satisfaire à un électorat vieillissant, très souvent rural et qui regrette la France des Choristes nous devrions renoncer si facilement à cet idéal de société ? Car au-delà du Droit, au-delà du texte, il y a le projet ! Quelles étaient les valeurs qui ont animé les rédacteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, sur laquelle se base (encore) notre constitution ?

Je ne suis toutefois pas naïf au point de penser que la France de 2010 ressemble à celle de 1789. Je ne suis pas naïf au point de penser que l’idéal républicain de la première heure ait pu réellement exister de manière pleine et entière. Je ne suis pas naïf au point de penser que des « déclarations » suffisent à régler la question du vivre ensemble. Et alors ? Est-ce parce que rien n’est évident, que rien n’est définitif qu’il faut renoncer à tout idéal ?

Je n’aurai pas la prétention (encore que …) de généraliser à partir de mon cas, mais je ne peux pas me résigner à vivre dans une société qui ne parvient pas à se projeter de manière positive dans son avenir. Ce n’est pas qu’une question de nationalité, c’est bien plus que cela. Certes, l’être humain a une tendance naturelle au conservatisme. Le changement angoisse, les habitudes rassurent. Mais la « société », le « collectif » ont cette formidable capacité à transcender, à dépasser l’individu pour permettre l’émergence d’idéaux, de valeurs communes, de fondamentaux qui servent (ou devraient servir) de « lignes de vie » à nos destins communs et permettent d’avancer sur le chemin du progrès. Oui, le progrès.

Or, depuis bien trop longtemps, nous avons renoncé à faire en sorte de maintenir le progrès comme une nécessité absolue. Le monde politique en est le reflet. Le personnel politique, tous partis confondus, est passé d’une logique majoritairement de proposition à une logique essentiellement de réaction. Pour simplifier, le politique réagit davantage à l’actualité d’aujourd’hui qu’il ne construit le quotidien de demain. Il n’est pas question d’agir en niant les réalités mais il est indispensable que la politique garde une dynamique de construction.

Mais l’Histoire ne fait-elle que se répéter ? Si les discours d’aujourd’hui m’évoquent davantage le Régime de Vichy que les belles heures de notre Histoire, l’état de notre société ces dernières décennies me font croire en un stade de déchéance de notre nation, de décadence. Nous avons mangé (tout ?) notre pain blanc. Nous avons cru à l’immuabilité du progrès social, de la croissance économique, du mieux-être. La réalité se heurte à nos illusions. Le monde s’est globalisé, nos problématiques et nos enjeux avec. Nous avons cru que nos valeurs, nos idéaux étaient gravés dans le marbre de notre Histoire. Aujourd’hui nous prenons péniblement conscience que rien n’est acquis, que rien n’est définitif et qu’il convient de questionner de manière permanente nos certitudes afin de savoir quoi défendre et pourquoi.

Questionner notre « identité nationale » ne devrait pas être le chemin glissant que nous vivons actuellement mais ce devrait être à notre idéal de société ce que le doute est au scientifique : une nécessité méthodologique. Que sommes-nous et surtout que voulons-nous être ? Si j’ai le sentiment de la déchéance de notre nation, c’est parce qu’elle se fourvoie sur son identité. Elle oublie dans son Histoire ses propres valeurs de progrès pour ne garder que son conservatisme. Pire, elle projette de définir son identité non pas dans son idéal mais dans son rapport aux autres, par facilité, par faiblesse. Plutôt que de définir qui nous devrions être, nous décidons de qui nous ne voulons pas dans notre rapport identitaire. En 1940, les Juifs servaient « d’étalon » permettant de qualifier de façon infâme ce qu’était un « bon Français ». En 2010, allons-nous utiliser qui des Roms, des clandestins, des hommes et des femmes, des enfants issus de l’immigration, des « jeunes de banlieues », des musulmans, des homosexuels, des Noirs pour déterminer de manière ignoble, sordide mais éhontée qui nous sommes ? La simple évocation de cette tendance me donne la nausée. Ce n’est pas ce que j’ai appris à l’école. Ce n’est pas la France que j’aime. Ce n’est pas la France que j’ai envie d’aimer.

Pour vivre ensemble, ce que nous voulons en commun et plus important que ce que nous avons en commun. La dynamique collective, et c’est valable pour un couple comme pour une nation, est définie non pas par ce que nous possédons ensemble mais par ce que nous construisons ensemble. Peu importe qui nous sommes et d’où nous venons si nous sommes convaincus par notre ambition commune.

Mais voilà. Il est plus facile d’adopter la stratégie de l’ennemi commun que celle du projet commun. Cela demande beaucoup moins d’efforts et d’intelligence. Il est tellement plus simple d’être tous « contre » que tous « pour ». Trouver un ennemi c’est s’affranchir de ses propres responsabilités. A tout le moins, en avoir l’illusion. Ce n’est plus de ma faute si la société n’est pas ce que je souhaite mais celle des autres, les délinquants, les immigrés, ceux qui n’ont pas la même culture, la même couleur … Les « supprimer », les « nier » apparaît comme la solution miracle. Replions-nous sur nous mêmes, sur nos certitudes, notre (glorieux ?) passé et nos points communs et empêchons les autres de briser notre cercle d’idiots décérébrés qui nous rassure tant. Comme si cela allait régler nos problèmes. Comme si, à l’instar du nuage de Tchernobyl, toutes les problématiques s’arrêteraient aux frontières. Comme si le monde n’était qu’une juxtaposition de pays bien hermétiques, étanches les uns par rapport aux autres. Allons-nous longtemps continuer à supporter ce genre d’inepties ?

Considérer nos différences comme des problèmes, c’est oublier notre Histoire. En 1794, l’abbé Grégoire faisait état que seulement 3 millions de personnes parlaient français sur un total de 28 millions. La France était un véritable puzzle linguistico-culturel. Est-ce pour autant que l’idéal républicain n’a pas pris forme ? Certes, tout ne s’est pas fait dans la douceur et la continuité et il aura fallu près d’un siècle pour voir ce projet fou se stabiliser mais quels résultats ! Education, émancipation des individus, progrès techniques, avancées sociales, démocratisation, amélioration de la santé, de l’espérance de vie, …. Notre vie n’a plus grand chose à voir avec celles des premiers citoyens de 1789. Nous vivons sur l’héritage de nos aïeuls. Nous ne le faisons pas prospérer, nous le dilapidons sans le reconstituer.

L’Histoire n’a pas vocation à nous faire vivre dans le passé, à alimenter notre nostalgie, notre passéisme, notre conservatisme latent mais à nous donner des exemples, des leçons et à comprendre les dynamiques. Ce ne sont pas nos différences qui  nous empêchent  d’avoir un projet commun. Nous sommes irresponsables, immatures, indignes de se revendiquer de l’esprit des Lumières et de son idéal républicain. J’entends, je lis ça et là que la nationalité française devrait se « mériter ». Quelle gigantesque mascarade ! Nous ne sommes qu’une bande d’imposteurs, toujours prêts à donner des leçons de morales aux autres tout en crachant sur le plus beau de notre patrimoine : la volonté de vivre ensemble.

 

Oui, je sais, mon propos est facile à tenir, bien pensant. Mais comment fait-on ? Je serais bien incapable de fournir comme cela, à la volée, un programme de mesures pour parvenir à un monde meilleur. Qui le pourrait d’ailleurs ? Mais je suis au moins convaincu d’une chose : notre potentiel. Je me plais, ailleurs, à montrer à quel point l’intelligence humaine est prodigieuse, à quel point une seule personne est capable d’accomplir, d’inventer, de réaliser de grandes choses. Néanmoins, je reste toujours dubitatif quant à notre incapacité à faire les choses collectivement. D’ailleurs, je ne crois pas aux mouvements populaires, aux révolutions. Je crois aux leaders. Je crois aux élites, qu’elles soient politiques, intellectuelles, médiatiques, économiques, …. Nous n’avons pas toutes et tous à appréhender l’ensemble des sujets. Certaines personnes sont plus qualifiées, plus intéressées que d’autres pour prendre en main, pour faire avancer tel ou tel domaine, telle ou telle problématique. Nous ne pouvons pas être spécialistes en tout. Il faut donc déléguer notre confiance.

Nous touchons là au point central de notre responsabilité : pour jouer pleinement leur rôle, les élites ont besoin de légitimité, de confiance. Notre responsabilité en tant que citoyen et plus généralement en tant que peuple est de s’assurer de la possibilité de vivre dans une société capable de faire confiance. Or, plus les années passent et plus j’ai l’impression que la défiance prend le pas sur tout le reste : défiance des politiques et des médias notamment. D’autre part, les intellectuels sont particulièrement atones ou inaudibles. Notre paradoxe contemporain se situe dans le fait de ne jamais avoir eu tant besoin de réfléchir et de construire notre avenir et de si peu exploiter le potentiel d’intelligence que nous avons. Le nombre de gens éduqués, cultivés n’a jamais été si grand qu’aujourd’hui. La masse de connaissances en toute chose augmente chaque jour. Les nouvelles technologies permettent le partage immédiat, de s’affranchir des distances, des frontières, des horaires et optimisent l’utilisation des moyens.

Tout n’est pas noir et tout n’est pas perdu. De fantastiques progrès se font chaque jour en médecine. Des solutions technologiques font leur apparition quotidiennement pour tenter d’apporter des réponses à nos problèmes. Mais il manque une dimension plus globale. Le monde politique subit et cherche à s’adapter tant bien que mal alors que son rôle devrait être celui de chef d’orchestre. Les politiques doivent nous proposer une France pour demain. Les politiques doivent projeter leurs actions et nous projeter dans 25, 50, 100 ans. Pour avoir la légitimité de le faire et pour éviter les grandes bêtises, ils doivent s’appuyer sur les élites intellectuelles, tous domaines confondus. Car si l’activité des chercheurs en médecine, en astronomie, en nouvelles technologies donne des résultats « médiatiques », qu’en est-il pour les philosophes, sociologues, futurologues, géographes, démographes, … ?

Il faut bâtir sur des bases solides, les plus indiscutables possibles. Mais il faut aussi une part de « rêve ». Etre ambitieux pour soi comme pour la société dans laquelle on vit n’est pas une tare. Bien au contraire. Vivre dans une société ambitieuse pour elle-même est une impérieuse nécessité. Aux scientifiques et aux intellectuels l’analyse de la réalité et des scénarios, aux politiques les prises de décisions et la détermination du cap. Aux citoyens le choix des capitaines. Chacun à un rôle à jouer et personne ne doit fuir ses responsabilités. Aux politiques le devoir de prise de décisions, d’exemplarité et de probité. Aux citoyens le devoir de ne pas succomber aux sirènes du populisme et de la démagogie. Aux scientifiques et aux médias le devoir d’informer, d’alerter. Aux citoyens le devoir d’entendre et d’agir/choisir en conséquence.

Mais il est possible de faire bien davantage. Notre rôle de « citoyen », de composante de la société, ne se limite pas à notre vote. Non, chaque jour, dans notre profession, dans nos activités personnelles nous pouvons faire vivre notre idéal de société en faisant vivre nos valeurs et nos opinions au quotidien. Ce n’est ni une question de temps, ni une question de moyens. En moyenne, chaque Français passe 1250 heures par an devant la télévision. Si on consacrait ne serait-ce que l’équivalent de 5 % de ce temps (10 mn par jour) à des activités au profit de la collectivité, sur une base de 40 millions de personnes potentiellement concernées, ce serait 2,5 milliards d’heures qui seraient mises à profit pour aller vers du « mieux » ! Cela en fait des projets, des moments pour rencontrer les autres, pour apprendre à vivre ensemble, pour s’entraider, pour partager….

Ce rapide calcul fait très « Bisounours », j’en conviens. Mais il me permet d’illustrer ce que je voulais démontrer : notre potentiel pour changer les choses. Montrer qu’il ne tient qu’à nous de choisir ou non de prendre notre avenir en main. De dire, de faire savoir nos opinions et de les faire vivre. De construire ensemble pour pouvoir vivre ensemble. De pouvoir se projeter dans un avenir plus serein et, je l’espère, plus fraternel, où le communautarisme, la xénophobie seraient mis à mal par la réalité d’une société capable de s’épanouir avec des origines, des cultures, des parcours multiples mais avec une volonté  de partager un destin commun. Je n’ai le choix que de l’espérer. J’essaierai toujours d’oeuvrer en ce sens.

 

A suivre…