Du bruit et des odeurs… Et notre idéal dans tout ça ?

Vous n’aurez certainement pas manqué ces derniers temps, cette volonté de (re)mettre la déchéance de la nationalité dans l’arsenal des peines possibles pour les Français non-Français de souche (!) qui auraient porté atteinte à des dépositaires de l’autorité de l’Etat. Quelques jours plus tard, il est suggéré d’étendre cela à d’autres crimes (excision, traitements inhumains, délinquance grave, …). Plus fort encore, la possibilité envisagée de ne pas octroyer la nationalité française à des mineurs nés en France (!) mais de parents non-Français qui auraient commis des actes de délinquance aggravée. Bref, pour faire simple, il s’agit ni plus ni moins que de créer deux catégories de Français avec des droits différenciés. Une sorte de permis à points de « bon Français » pour toutes celles et ceux qui auraient eu le malheur de ne pas avoir tirer les bons numéros à la loterie de la naissance. Et pourtant …

C’était il y a 19 ans :

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Ces mots de Jacques Chirac en 1991 trouvent un écho tout à fait actuel dans ce climat de plus en plus pesant sur les questions d’immigration, d’identité nationale, de sécurité. Seulement voilà. Le bruit que j’entends est celui des bottes. L’odeur celle des discours nauséabonds de ces derniers mois.

De la déchéance de la nationalité à la déchéance de la nation

Vous n’aurez certainement pas manqué ces derniers temps, cette volonté de (re)mettre la déchéance de la nationalité dans l’arsenal des peines possibles pour les Français non-Français de souche (!) qui auraient porté atteinte à des dépositaires de l’autorité de l’Etat. Quelques jours plus tard, il est suggéré d’étendre cela à d’autres crimes (excision, traitements inhumains, délinquance grave, …).  Plus fort encore, la possibilité envisagée de ne pas octroyer la nationalité française à des mineurs nés en France (!) mais de parents non-Français qui auraient commis des actes de délinquance aggravée. Bref, pour faire simple, il s’agit ni plus ni moins que de créer deux catégories de Français avec des droits différenciés. Une sorte de permis à points de « bon Français » pour toutes celles et ceux qui auraient eu le malheur de ne pas avoir tirer les bons numéros à la loterie de la naissance. Et pourtant …

Article premier de notre Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » Aïe ! En clair, ça ne va pas le faire. Ça ne DOIT pas le faire :   » […] sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Bordel, c’est beau comme projet de société non ? Et pour satisfaire à un électorat vieillissant, très souvent rural et qui regrette la France des Choristes nous devrions renoncer si facilement à cet idéal de société ? Car au-delà du Droit, au-delà du texte, il y a le projet ! Quelles étaient les valeurs qui ont animé les rédacteurs de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, sur laquelle se base (encore) notre constitution ?

Je ne suis toutefois pas naïf au point de penser que la France de 2010 ressemble à celle de 1789. Je ne suis pas naïf au point de penser que l’idéal républicain de la première heure ait pu réellement exister de manière pleine et entière. Je ne suis pas naïf au point de penser que des « déclarations » suffisent à régler la question du vivre ensemble. Et alors ? Est-ce parce que rien n’est évident, que rien n’est définitif qu’il faut renoncer à tout idéal ?

Je n’aurai pas la prétention (encore que …) de généraliser à partir de mon cas, mais je ne peux pas me résigner à vivre dans une société qui ne parvient pas à se projeter de manière positive dans son avenir. Ce n’est pas qu’une question de nationalité, c’est bien plus que cela. Certes, l’être humain a une tendance naturelle au conservatisme. Le changement angoisse, les habitudes rassurent. Mais la « société », le « collectif » ont cette formidable capacité à transcender, à dépasser l’individu pour permettre l’émergence d’idéaux, de valeurs communes, de fondamentaux qui servent (ou devraient servir) de « lignes de vie » à nos destins communs et permettent d’avancer sur le chemin du progrès. Oui, le progrès.

Or, depuis bien trop longtemps, nous avons renoncé à faire en sorte de maintenir le progrès comme une nécessité absolue. Le monde politique en est le reflet. Le personnel politique, tous partis confondus, est passé d’une logique majoritairement de proposition à une logique essentiellement de réaction. Pour simplifier, le politique réagit davantage à l’actualité d’aujourd’hui qu’il ne construit le quotidien de demain. Il n’est pas question d’agir en niant les réalités mais il est indispensable que la politique garde une dynamique de construction.

Mais l’Histoire ne fait-elle que se répéter ? Si les discours d’aujourd’hui m’évoquent davantage le Régime de Vichy que les belles heures de notre Histoire, l’état de notre société ces dernières décennies me font croire en un stade de déchéance de notre nation, de décadence. Nous avons mangé (tout ?) notre pain blanc. Nous avons cru à l’immuabilité du progrès social, de la croissance économique, du mieux-être. La réalité se heurte à nos illusions. Le monde s’est globalisé, nos problématiques et nos enjeux avec. Nous avons cru que nos valeurs, nos idéaux étaient gravés dans le marbre de notre Histoire. Aujourd’hui nous prenons péniblement conscience que rien n’est acquis, que rien n’est définitif et qu’il convient de questionner de manière permanente nos certitudes afin de savoir quoi défendre et pourquoi.

Questionner notre « identité nationale » ne devrait pas être le chemin glissant que nous vivons actuellement mais ce devrait être à notre idéal de société ce que le doute est au scientifique : une nécessité méthodologique. Que sommes-nous et surtout que voulons-nous être ? Si j’ai le sentiment de la déchéance de notre nation, c’est parce qu’elle se fourvoie sur son identité. Elle oublie dans son Histoire ses propres valeurs de progrès pour ne garder que son conservatisme. Pire, elle projette de définir son identité non pas dans son idéal mais dans son rapport aux autres, par facilité, par faiblesse. Plutôt que de définir qui nous devrions être, nous décidons de qui nous ne voulons pas dans notre rapport identitaire. En 1940, les Juifs servaient « d’étalon » permettant de qualifier de façon infâme ce qu’était un « bon Français ». En 2010, allons-nous utiliser qui des Roms, des clandestins, des hommes et des femmes, des enfants issus de l’immigration, des « jeunes de banlieues », des musulmans, des homosexuels, des Noirs pour déterminer de manière ignoble, sordide mais éhontée qui nous sommes ? La simple évocation de cette tendance me donne la nausée. Ce n’est pas ce que j’ai appris à l’école. Ce n’est pas la France que j’aime. Ce n’est pas la France que j’ai envie d’aimer.

Pour vivre ensemble, ce que nous voulons en commun et plus important que ce que nous avons en commun. La dynamique collective, et c’est valable pour un couple comme pour une nation, est définie non pas par ce que nous possédons ensemble mais par ce que nous construisons ensemble. Peu importe qui nous sommes et d’où nous venons si nous sommes convaincus par notre ambition commune.

Mais voilà. Il est plus facile d’adopter la stratégie de l’ennemi commun que celle du projet commun. Cela demande beaucoup moins d’efforts et d’intelligence. Il est tellement plus simple d’être tous « contre » que tous « pour ». Trouver un ennemi c’est s’affranchir de ses propres responsabilités. A tout le moins, en avoir l’illusion. Ce n’est plus de ma faute si la société n’est pas ce que je souhaite mais celle des autres, les délinquants, les immigrés, ceux qui n’ont pas la même culture, la même couleur … Les « supprimer », les « nier » apparaît comme la solution miracle. Replions-nous sur nous mêmes, sur nos certitudes, notre (glorieux ?) passé et nos points communs et empêchons les autres de briser notre cercle d’idiots décérébrés qui nous rassure tant. Comme si cela allait régler nos problèmes. Comme si, à l’instar du nuage de Tchernobyl, toutes les problématiques s’arrêteraient aux frontières. Comme si le monde n’était qu’une juxtaposition de pays bien hermétiques, étanches les uns par rapport aux autres. Allons-nous longtemps continuer à supporter ce genre d’inepties ?

Considérer nos différences comme des problèmes, c’est oublier notre Histoire. En 1794, l’abbé Grégoire faisait état que seulement 3 millions de personnes parlaient français sur un total de 28 millions. La France était un véritable puzzle linguistico-culturel. Est-ce pour autant que l’idéal républicain n’a pas pris forme ? Certes, tout ne s’est pas fait dans la douceur et la continuité et il aura fallu près d’un siècle pour voir ce projet fou se stabiliser mais quels résultats ! Education, émancipation des individus, progrès techniques, avancées sociales, démocratisation, amélioration de la santé, de l’espérance de vie, …. Notre vie n’a plus grand chose à voir avec celles des premiers citoyens de 1789. Nous vivons sur l’héritage de nos aïeuls. Nous ne le faisons pas prospérer, nous le dilapidons sans le reconstituer.

L’Histoire n’a pas vocation à nous faire vivre dans le passé, à alimenter notre nostalgie, notre passéisme, notre conservatisme latent mais à nous donner des exemples, des leçons et à comprendre les dynamiques. Ce ne sont pas nos différences qui  nous empêchent  d’avoir un projet commun. Nous sommes irresponsables, immatures, indignes de se revendiquer de l’esprit des Lumières et de son idéal républicain. J’entends, je lis ça et là que la nationalité française devrait se « mériter ». Quelle gigantesque mascarade ! Nous ne sommes qu’une bande d’imposteurs, toujours prêts à donner des leçons de morales aux autres tout en crachant sur le plus beau de notre patrimoine : la volonté de vivre ensemble.

 

Oui, je sais, mon propos est facile à tenir, bien pensant. Mais comment fait-on ? Je serais bien incapable de fournir comme cela, à la volée, un programme de mesures pour parvenir à un monde meilleur. Qui le pourrait d’ailleurs ? Mais je suis au moins convaincu d’une chose : notre potentiel. Je me plais, ailleurs, à montrer à quel point l’intelligence humaine est prodigieuse, à quel point une seule personne est capable d’accomplir, d’inventer, de réaliser de grandes choses. Néanmoins, je reste toujours dubitatif quant à notre incapacité à faire les choses collectivement. D’ailleurs, je ne crois pas aux mouvements populaires, aux révolutions. Je crois aux leaders. Je crois aux élites, qu’elles soient politiques, intellectuelles, médiatiques, économiques, …. Nous n’avons pas toutes et tous à appréhender l’ensemble des sujets. Certaines personnes sont plus qualifiées, plus intéressées que d’autres pour prendre en main, pour faire avancer tel ou tel domaine, telle ou telle problématique. Nous ne pouvons pas être spécialistes en tout. Il faut donc déléguer notre confiance.

Nous touchons là au point central de notre responsabilité : pour jouer pleinement leur rôle, les élites ont besoin de légitimité, de confiance. Notre responsabilité en tant que citoyen et plus généralement en tant que peuple est de s’assurer de la possibilité de vivre dans une société capable de faire confiance. Or, plus les années passent et plus j’ai l’impression que la défiance prend le pas sur tout le reste : défiance des politiques et des médias notamment. D’autre part, les intellectuels sont particulièrement atones ou inaudibles. Notre paradoxe contemporain se situe dans le fait de ne jamais avoir eu tant besoin de réfléchir et de construire notre avenir et de si peu exploiter le potentiel d’intelligence que nous avons. Le nombre de gens éduqués, cultivés n’a jamais été si grand qu’aujourd’hui. La masse de connaissances en toute chose augmente chaque jour. Les nouvelles technologies permettent le partage immédiat, de s’affranchir des distances, des frontières, des horaires et optimisent l’utilisation des moyens.

Tout n’est pas noir et tout n’est pas perdu. De fantastiques progrès se font chaque jour en médecine. Des solutions technologiques font leur apparition quotidiennement pour tenter d’apporter des réponses à nos problèmes. Mais il manque une dimension plus globale. Le monde politique subit et cherche à s’adapter tant bien que mal alors que son rôle devrait être celui de chef d’orchestre. Les politiques doivent nous proposer une France pour demain. Les politiques doivent projeter leurs actions et nous projeter dans 25, 50, 100 ans. Pour avoir la légitimité de le faire et pour éviter les grandes bêtises, ils doivent s’appuyer sur les élites intellectuelles, tous domaines confondus. Car si l’activité des chercheurs en médecine, en astronomie, en nouvelles technologies donne des résultats « médiatiques », qu’en est-il pour les philosophes, sociologues, futurologues, géographes, démographes, … ?

Il faut bâtir sur des bases solides, les plus indiscutables possibles. Mais il faut aussi une part de « rêve ». Etre ambitieux pour soi comme pour la société dans laquelle on vit n’est pas une tare. Bien au contraire. Vivre dans une société ambitieuse pour elle-même est une impérieuse nécessité. Aux scientifiques et aux intellectuels l’analyse de la réalité et des scénarios, aux politiques les prises de décisions et la détermination du cap. Aux citoyens le choix des capitaines. Chacun à un rôle à jouer et personne ne doit fuir ses responsabilités. Aux politiques le devoir de prise de décisions, d’exemplarité et de probité. Aux citoyens le devoir de ne pas succomber aux sirènes du populisme et de la démagogie. Aux scientifiques et aux médias le devoir d’informer, d’alerter. Aux citoyens le devoir d’entendre et d’agir/choisir en conséquence.

Mais il est possible de faire bien davantage. Notre rôle de « citoyen », de composante de la société, ne se limite pas à notre vote. Non, chaque jour, dans notre profession, dans nos activités personnelles nous pouvons faire vivre notre idéal de société en faisant vivre nos valeurs et nos opinions au quotidien. Ce n’est ni une question de temps, ni une question de moyens. En moyenne, chaque Français passe 1250 heures par an devant la télévision. Si on consacrait ne serait-ce que l’équivalent de 5 % de ce temps (10 mn par jour) à des activités au profit de la collectivité, sur une base de 40 millions de personnes potentiellement concernées, ce serait 2,5 milliards d’heures qui seraient mises à profit pour aller vers du « mieux » ! Cela en fait des projets, des moments pour rencontrer les autres, pour apprendre à vivre ensemble, pour s’entraider, pour partager….

Ce rapide calcul fait très « Bisounours », j’en conviens. Mais il me permet d’illustrer ce que je voulais démontrer : notre potentiel pour changer les choses. Montrer qu’il ne tient qu’à nous de choisir ou non de prendre notre avenir en main. De dire, de faire savoir nos opinions et de les faire vivre. De construire ensemble pour pouvoir vivre ensemble. De pouvoir se projeter dans un avenir plus serein et, je l’espère, plus fraternel, où le communautarisme, la xénophobie seraient mis à mal par la réalité d’une société capable de s’épanouir avec des origines, des cultures, des parcours multiples mais avec une volonté  de partager un destin commun. Je n’ai le choix que de l’espérer. J’essaierai toujours d’oeuvrer en ce sens.

 

A suivre…